Un avenir sans faim

Publié le 17.10.2014 • Mis à jour le 30.08.2016

En Colombie, appuyer les conseils communautaires et veiller à la restitution des terres

Situé entre mer des Caraïbes et Pacifique, à la frontière avec le Panama, le département du Chocó est une poudrière où se croisent, s’affrontent, guérilleros des Farc et troupes gouvernementales, narcotrafiquants, industriels du bois ou de la palme et, depuis quelques temps, compagnies minières. Un environnement explosif dans lequel le Centre d’investigation et d’éducation populaire, le Cinep, partenaire du CCFD-Terre Solidaire depuis les années 1980, œuvre à la reconstruction du tissu social et à la défense des communautés locales.

Luis Guillermo Guerrero Guevara, son directeur général, nous en dit plus.

Que fait le Cinep dans la région du Chocó ?

Dans un contexte difficile en raison de la destruction du tissu social lié au conflit et à ses conséquences, il nous a tout d’abord fallu vaincre la méfiance que nous pouvions susciter. Il ne faut pas oublier que, au sein d’une même famille, on peut trouver des paramilitaires, des narcotrafiquants et des membres de la police ou de l’armée. Cela ne facilite pas les choses. Le projet du Cinep parie sur le renforcement des organisations civiles issues des conseils communautaires de base. Ces organisations ont de véritables projets de développement mais elles sont régulièrement affectées par les violences qui les entourent et restent fragiles. Notre premier travail consiste donc à les accompagner, à leur permettre de s’organiser pour qu’elles puissent ensuite mener des actions de plaidoyer et défendre leur territoire. Le second, c’est la mise en place de l’application des lois de restitution des terres. Là aussi, avec toutes les difficultés que cela comporte. Soixante-dix représentants communautaires ont été assassinés à travers le pays à cause de cette loi.

Une mauvaise loi ?

Le but de cette loi, votée en 2012, est de rendre leurs terres à ceux qui ont dû les quitter en raison de la guerre [1] . Mais elle présente de nombreuses faiblesses. Elle est tout d’abord difficilement applicable là où il y a toujours un conflit armé. D’autre part, lorsque les communautés reviennent sur leur territoire, elles trouvent parfois leurs terres occupées, exploitées. Dans ce cas, l’occupant illégal peut attendre la fin de ses récoltes avant de devoir partir. Ce qui n’est pas très méchant si l’on parle d’une simple culture maraichère, mais est plus embêtant dans le cas où la terre a été transformée en palmeraies, pour lesquelles il faut attendre une dizaine d’années avant que la plantation porte ses premiers fruits. Nous avons ainsi l’exemple d’une communauté possédant des droits sur quelque 115 000 ha de terres qui, lorsqu’elle est retournée sur son territoire, a constaté que 97 % d’entre elles avaient été accaparées par sept industriels de la palme. À ces problèmes s’ajoutent une corruption omniprésente et un manque de moyens évident alloués à l’office gouvernemental en charge de cette restitution. Cette loi qui a été faite pour régler la question des terres volées ou accaparées pendant le conflit doit en fait régler aussi l’histoire agraire du pays.

Le Cinep est également très engagé dans la promotion d’une culture de la paix. Comment cela se traduit-il ?

Il y a actuellement un processus de négociation de paix en cours à La Havane [2], mais de quelle paix parle-t-on ? Il ne s’agit pas seulement de mettre fin à un conflit, mais de construire un mode de vie meilleur. Nous essayons de répondre à ces deux aspects. En promouvant, à travers le renforcement des communautés, au niveau local ou régional, un développement égalitaire qui essaie d’éliminer les injustices, ne menace pas l’environnement et dans lequel tout le monde puisse trouver sa place. Quels que soient sa cosmovision, ses valeurs, ses manières de vivre. Mais aussi, en tenant à jour une banque de données qui compile toutes les informations liées à la violence politique et aux violations des droits humains. Afin que ces actes ne restent pas oubliés et soient visibles à un niveau régional et national.

Comment évaluez-vous l’impact de ces projets ?

Dans le Chocó, nous travaillons, directement ou indirectement, avec environ 18 000 personnes. Ce que l’on observe avec le temps, c’est que les organisations que nous accompagnons continuent d’être là. Au beau milieu du conflit. Et le simple fait qu’elles ne disparaissent pas prouve qu’elles présentent un intérêt, qu’elles ont acquis une certaine reconnaissance. Autre point positif : le travail régional, qui évidemment n’existait lorsque nous avons commencé mais qui, petit à petit, s’est construit, étoffé et renforcé. La construction de ces communautés locales a servi de base à la création d’espaces régionaux qui nous permettent aujourd’hui de faire un travail beaucoup plus important en termes de dénonciations, d’analyses ou de formations. Le fait qu’un leader de la coordination régionale originaire du Chocó ait, par exemple, été choisi pour faire partie des 60 personnes invitées à La Havane pour représenter les victimes et la société civile est une manière de reconnaître ce travail effectué en amont par ces organisations.

Un encouragement pour la société civile colombienne ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la société civile colombienne est loin d’être fragile ou fragilisée. Elle est au contraire très motivée. De nombreuses propositions émanent de ses différentes organisations et les violations des droits des personnes sont régulièrement dénoncées. Derrière la violence et le conflit, il y a des gens qui essaient de s’en sortir et qui proposent des alternatives.

Propos recueillis par Patrick Chesnet

[1Avec 6 à 8 millions de déplacés, la Colombie est aujourd’hui le deuxième pays au monde en terme de populations déplacées. Derrière le Soudan du Sud.

[2Initié par le président Juan Manuel Santos, un accord de paix était signé, le 4 septembre 2012, à La Havane, avec la guérilla des Farc. Ce long processus, qui se déroule dans la capitale cubaine, est actuellement toujours en cours.

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