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Sénégal : les usines de farines de poisson menacent la sécurité alimentaire

Publié le 26.06.2020| Mis à jour le 09.04.2025

Au Sénégal, comme dans nombre de pays d’Afrique de l’Ouest, le poisson constitue plus de 70 % des apports en protéines animales. Cependant, la pêche artisanale, qui joue un rôle crucial dans la sécurité alimentaire du pays, est menacée par de multiples facteurs, notamment l’installation croissante d’usines de fabrication de farines et d’huiles de poisson. De Saint-Louis à Kafountine, en passant par Dakar et Kayar, les communautés locales se mobilisent, en collaboration avec notre partenaire l’Adepa, pour contrer ces menaces.

UNE PÊCHE ARTISANALE EN DANGER FACE AUX USINES DE FARINE DE POISSON

La pêche sénégalaise, pourtant exercée dans des eaux parmi les plus poissonneuses du monde, voit ses ressources halieutiques s’épuiser rapidement. Cette raréfaction s’explique par plusieurs facteurs : l’augmentation de la demande mondiale de poisson, des accords de pêche avec des pays tiers, et une pêche non réglementée (INN). Les ressources sont aussi mises à mal par la prolifération des pirogues et l’insuffisance des moyens de contrôle de l’État. Ce contexte met en péril les moyens de subsistance de quelque 600 000 personnes qui dépendent de la pêche, dont de nombreux mareyeurs, transformateurs et pêcheurs.

Malgré ces difficultés, des solutions existent pour préserver les ressources : les aires marines protégées (AMP), créées et gérées par les pêcheurs eux-mêmes, ou encore la surveillance participative. Les résultats sont encourageants, comme en témoigne l’AMP de Joal où le nombre d’espèces de poissons est passé de 49 à 79 en huit ans. Cependant, la pression exercée par les usines de farine et d’huile de poisson représente une menace considérable pour la durabilité de ces efforts.

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LE POISSON DÉTOURNÉ POUR L’EXPORT

Le boom de l’aquaculture à l’échelle mondiale, notamment en Chine, en Norvège et en Turquie, entraîne une demande accrue de farines de poisson, issues principalement de petits poissons pélagiques comme les sardinelles. Ces dernières, qui sont essentielles à l’alimentation des Sénégalais, sont massivement transformées en farine de poisson, ce qui aggrave la surexploitation des ressources. Il faut en effet entre 3 et 5 kg de poisson pour produire 1 kg de farine de poisson. Ainsi, les ressources halieutiques, au lieu d’être destinées à l’alimentation humaine locale, partent vers les élevages de poissons carnivores et d’autres animaux comme les volailles ou les porcs dans des fermes d’élevage à l’étranger.

IMPACTS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX : L’AUGMENTATION DES PRIX

Outre la raréfaction des ressources, la présence des usines modifie profondément l’économie locale. Les mareyeurs et les femmes transformatrices, qui achetaient autrefois le poisson directement aux pêcheurs, se voient désormais concurrencés par des industries capables de payer des prix plus élevés. Par conséquent, les prix augmentent, rendant l’accès au poisson plus difficile pour les familles sénégalaises. Seynabou Sene, transformatrice à Kayar, témoigne : « Avant, nous manquions de claies de séchage tant le poisson était abondant. Aujourd’hui, même en saison de pêche, elles restent vides. »

La filière des usines de farine, bien qu’elle génère quelques emplois, ne compense pas les pertes d’emplois dans la filière artisanale de transformation et de commercialisation du poisson. Par ailleurs, cette industrie provoque une pollution importante de l’eau et de l’air, exacerbant les défis environnementaux.

LA RIPOSTE DES COMMUNAUTÉS

Face à ces enjeux, l’Adepa et d’autres organisations locales travaillent à sensibiliser les autorités et à mobiliser les communautés. Des actions de plaidoyer ont permis d’organiser une conférence nationale en 2019, présidée par l’ancienne ministre des Pêches, pour dénoncer le manque de transparence dans la gestion des ressources et le peu de moyens accordés à la recherche halieutique. Moussa Mbengue, secrétaire exécutif de l’Adepa, insiste sur la nécessité d’une gestion durable et d’une implication des pêcheurs dans les décisions concernant l’implantation des usines.

Des réunions publiques sont également organisées dans les principaux ports concernés, comme Saint-Louis, Kayar ou Mbour, pour informer les acteurs locaux des impacts de cette industrialisation sur la souveraineté alimentaire. En dépit de ces efforts, cinq usines de farine de poisson sont déjà en activité au Sénégal, et trois autres pourraient voir le jour prochainement.

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UNE SUREXPLOITATION DES RESSOURCES HALIEUTIQUES

Les stocks de poissons, déjà fortement exploités par la pêche industrielle, sont encore plus sollicités par la production de farine de poisson. Cette surexploitation affecte les écosystèmes marins et la chaîne alimentaire. La pression de pêche continue d’augmenter avec les captures massives de poissons sauvages, réduisant encore les réserves halieutiques locales. Le Sénégal pourrait bientôt devoir importer des poissons pour subvenir à ses besoins.

UNE GESTION DURABLE POUR PRÉSERVER LES RESSOURCES

La montée en puissance des usines de farine de poisson au Sénégal menace non seulement la sécurité alimentaire mais aussi l’environnement. L’avenir de la pêche artisanale et des communautés qui en dépendent repose sur la capacité des autorités et des acteurs locaux à mettre en place une gestion durable des ressources. L’implication des pêcheurs et des autres parties prenantes est essentielle pour préserver la biodiversité marine, et garantir que les ressources halieutiques continuent à nourrir les populations locales plutôt que de nourrir des fermes d’élevage à l’autre bout du monde.

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