Opinion : Externalisation des frontières, le jeu dangereux de l’Union européenne
Verra-t-on un jour une demandeuse d’asile afghane être expulsée d’Europe vers le Rwanda pour que sa demande y soit examinée ? Dans une tribune, Ysé El Bouhali Bouchet, chargée de plaidoyer migrations internationales au CCFD-Terre Solidaire, dénonce la dangereuse dérive de la politique migratoire européenne, alors que les projets d’externalisation des frontières se multiplient.
Cette tribune est parue initialement dans Echos du monde, notre magazine de la solidarité internationale.
Ysé El Bouhali Bouchet est juriste, spécialisée dans les droits humains et les migrations. Diplômée de Sciences Po et de l’université Paris-Panthéon-Assas, son parcours au sein des institutions (Cour nationale du droit d’asile), puis associatif (travail auprès des personnes migrantes au Liban, puis en France) lui a permis d’appréhender la question migratoire sous différents angles. Ysé est chargée de plaidoyer migrations internationales au CCFD-Terre Solidaire depuis 2024.
« Les tentatives pour limiter l’accueil des personnes exilées foisonnent : fermeture de places d’accueil, limitation de l’accès au séjour, restriction des droits fondamentaux. Ces politiques, de longue date en rupture avec la tradition d’accueil et de solidarité longtemps prônée par la France, trouvent leur écho au niveau de l’Union européenne (UE) dans une série de réformes restreignant les droits des personnes exilées et encourageant l’externalisation des frontières.
L’externalisation, qui consiste à conclure des accords avec des pays hors UE dans l’espoir de réduire les arrivées de personnes exilées sur le territoire européen, existe depuis des décennies. Or, outre son impact délétère sur les droits humains, elle est inefficace.
Pourtant, les projets d’externalisation se multiplient : accords UE et France avec la Tunisie en 2023, accords UE/Égypte et UE/Mauritanie en 2024, protocole Italie-Albanie, etc. Au printemps 2025, deux textes soumis par la Commission européenne, en cours de discussion, proposent de nouvelles modalités d’externalisation.
Hubs de retour et pays tiers « sûrs »
Le premier est une proposition de règlement « retour », sur les éloignements forcés. En plus de faciliter les expulsions et l’usage de la détention, ce texte entend mettre en place des « hubs de retour ». Ceux-ci seraient des centres d’accueil (au statut et au format non définis) situés dans des États hors de l’UE, où seraient envoyées les personnes faisant l’objet d’une mesure d’éloignement, quelle que soit leur nationalité.
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Si ces hubs voyaient le jour, on pourrait imaginer renvoyer des personnes vers des pays avec lesquels elles n’ont aucun lien, en attendant d’être (potentiellement) renvoyées vers leurs pays d’origine – ou ailleurs –, le texte restant vague à ce sujet.
Le second texte s’attaque au droit d’asile et révise la notion de « pays tiers sûr ». Celle-ci permet actuellement de refuser des demandes d’asile sans même examiner leur contenu, quand on considère que la personne peut obtenir une protection dans un pays tiers (hors UE) avec lequel elle a un lien. La révision de ce texte prévoit la possibilité d’envoyer les personnes concernées dans un pays avec lequel elles n’ont aucun lien, dès lors qu’un accord a été conclu avec ledit pays.
On pourrait donc imaginer que si un tel accord existait avec, par exemple, le Rwanda, une demandeuse d’asile afghane arrivée dans l’UE pourrait ainsi être expulsée au Rwanda (où elle n’aurait jamais mis les pieds), pour que sa demande y soit examinée.
Encore une fois, la Commission suggère aux États membres d’user de la diplomatie migratoire pour se délester de leurs obligations internationales.
Des politiques qui engendrent les problèmes qu’elles prétendent régler
Réduire l’accueil, causer de la précarité, et pour répondre aux difficultés créées, s’en remettre à des pays tiers en leur déléguant l’accueil des personnes exilées : ces politiques engendrent elles-mêmes les problèmes auxquels elles prétendent apporter des solutions.
Alors que la recherche démontre que l’externalisation ne réduit pas les arrivées sur le long terme*, elle est présentée comme une « solution innovante » par des États qui cherchent avant tout à se défausser de leurs obligations.
Tant que nos responsables ne sortiront pas de ces postures de communication politique, il sera impossible de mettre en œuvre une vraie politique d’accueil, cohérente avec les valeurs de solidarité et d’humanité dont se targuent la France et l’Union européenne. »
*Externalisation. Comprendre la diplomatie migratoire et l’Union européenne, Hélène Thiollet, Sciences Po, 2024.
Texte : Ysé El Bouhali Bouchet, chargée de plaidoyer migration au CCFD-Terre Solidaire
Photo de couverture : Roberta Valerio
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