Journée du Migrant et du Réfugié : Calais, ville monde
Les 4 et 5 octobre 2025 aura lieu la 111ᵉ Journée mondiale du Migrant et du Réfugié. A cette occasion, nous vous offrons un article d’Echos du monde, le magazine de la solidarité internationale du CCFD-Terre Solidaire. Notre journaliste s’est rendue à Calais, ville portuaire devenue « ville monde ». Elle y a rencontré des citoyens et citoyennes qui s’engagent pour l’accueil des personnes migrantes et résistent aux tentations de repli sur soi.
Cette année, la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié prend une importance particulière, car elle se déroule pendant l’Année jubilaire et coïncide avec le Jubilé des Migrants et du Monde missionnaire à Rome. Pour ce rendez-vous, le pape François a choisi le thème : « Migrants, missionnaires d’espérance », afin de souligner la force et la résilience des personnes migrantes et réfugiées. Par leurs parcours et leurs initiatives, elles portent un message d’espérance et enrichissent les communautés qui les accueillent.
Depuis près d’un quart de siècle, la ville portuaire de Calais est le témoin de politiques de plus en plus hostiles aux personnes exilées qui cherchent à rejoindre le Royaume-Uni. Une partie des habitants résiste à la tentation du repli sur soi et trouve dans ladite « crise migratoire » l’opportunité de s’ouvrir à l’autre.
Les sept jeunes hommes avaient à peine passé la porte de son garage qu’ils s’étaient assis et endormis, comme des enfants. Quand elle raconte la scène survenue début février 2025, Brigitte Lips a la gorge nouée. « Ils étaient érythréens et éthiopiens. Ils n’avaient pas dormi depuis plusieurs jours. On voyait qu’ils étaient à bout. »
« Bonsoir maman Brigitte, merci pour tout… »
Depuis plus de vingt ans, cette retraitée de Calais accueille autant de personnes de passage qu’elle le peut. Venus de la Corne de l’Afrique, du Soudan ou d’Afghanistan, ils survivent sous des tentes en espérant faire la traversée pour rejoindre le Royaume-Uni. Sous l’appentis collé à sa maison, qu’elle ouvre chaque jour à heure fixe, la retraitée recharge leurs téléphones, leur offre un thé ou un repas.
Dans les années 2000, l’ancienne tenancière de restaurant a donné de l’eau à des exilés pour la première fois. Elle n’a plus vu de raisons de leur fermer sa porte depuis. Brigitte Lips ne s’habitue pas à leur détresse, pas plus qu’à la richesse que son engagement lui procure. Un jour, une famille iranienne l’accompagne à la messe pour une bénédiction, avant de prendre la mer. Un autre, de jeunes francophones s’invitent dans son salon le temps de regarder un match de foot, comme à la maison. Brigitte Lips retrouve dans son téléphone le message vocal laissé par un réfugié depuis un canot à l’approche des côtes anglaises : « Bonsoir maman Brigitte, merci pour tout… » « Il faut le vivre tout ça, quand même », souffle-t-elle.
Vagues de solidarité
Depuis que la frontière britannique s’est déplacée à Calais, à la faveur du traité du Touquet signé en février 2003, l’ancienne cité de la dentelle frappée par la désindustrialisation est devenue une « ville monde ». Premier port français en nombre de voyageurs, Calais voit arriver chaque année des hommes, des femmes et des enfants venus d’Afrique et d’Asie en quête d’une vie meilleure outre-Manche.
En 2024, près de 37 000 personnes, selon les autorités britanniques, auraient réussi la traversée, essentiellement sur des « small boats », des embarcations de fortune utilisées principalement depuis que le port et l’Eurotunnel se sont barricadés avec force barbelés. Au moins 89 d’entre elles auraient péri, selon le recensement du Mémorial des migrants morts à Calais, faisant de 2024 l’année la plus meurtrière pour les exilés dans la Manche.
37 000
89
La commune et ses 67 000 habitants, dont le taux de pauvreté atteint 29 %, se trouvent à l’épicentre desdites « crises migratoires », percutés par le durcissement des politiques migratoires et d’asile, tiraillés entre tentation de repli et vagues de solidarité.
Une ville à l’épicentre des « crises de l’accueil »
Martine Devries, médecin retraitée, se souvient des premiers arrivés d’Europe de l’Est, Roms ou Kosovars, qui occupaient le terminal maritime dans les années 1990 : pour la première fois, le Royaume-Uni leur avait refusé l’entrée. En 1999, l’État français ouvre un centre à Sangatte, ville mitoyenne de Calais. Martine Devries s’y rend un jour, pour voir. « Une heure après, j’avais un stéthoscope autour du cou. » Durant deux ans, la généraliste recevra en consultation des Irakiens, des Iraniens, des Afghans…
Les gens se battaient pour une place, et nous n’avions pas de traducteurs. Je trouvais insupportable de les traiter aussi mal alors que par rapport à maintenant, c’était le paradis.
Martine Devries, présidente de la Plateforme des soutiens aux migrant·es (PSM), partenaire du CCFD-Terre Solidaire
Quand Sangatte ferme en 2002, « tout le monde s’est retrouvé dehors ». Médecins du Monde démarre une mission à Calais, dont Martine Devries prend la tête. Les exilés ne cessent d’affluer, des squats éclosent dans les usines à l’abandon du centre-ville, puis dans les « jungles », toujours plus en périphérie.
La sexagénaire enrage d’avoir été témoin de cette détérioration continue. « C’est pire tous les ans », soupire-t-elle. Mais elle note qu’« un truc assez extraordinaire » se passe en ville : des associations, de plus en plus nombreuses, sont devenues « un chantier de jeunesse » pour des volontaires de toute l’Europe.
Dès les années 2000, l’aide s’organise. Aux côtés des ONG opèrent des collectifs calaisiens ou étrangers, à l’instar des No Border, qui dénotent du militantisme local par leur sociologie plus jeune, politisée et internationale. La multiplication de ces structures ne s’est pas faite sans tension. « Chacun bricolait dans son coin, et les gens s’engueulaient souvent », se souvient Martine Devries. En 2011, la généraliste devient présidente de la Plateforme des soutiens aux migrant·es (PSM), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, qui favorise le partage et la coordination entre associations.
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Des volontaires qui viennent de toute l’Europe
Non loin du centre-ville, la maison Maria Skobtsova, membre du réseau Toiles, soutenu par le CCFD-Terre Solidaire, offre un abri à une douzaine de femmes et d’enfants. Ce matin d’hiver, Anne Christiansen partage son petit déjeuner avec eux. La Danoise de 23 ans y réside comme volontaire pour la quatrième fois.
Quand j’ai découvert que des personnes arrivaient ici parce que le Danemark avait rejeté leur demande d’asile, je ne pouvais pas rester à ne rien faire.
Anne Christiansen, volontaire à Calais
L’étudiante en psychologie consacre au bénévolat à Calais une grande partie de ses congés. Ici, les volontaires passent souvent d’une association à l’autre. Leur affluence fluctue selon le degré de médiatisation de la situation, lequel est souvent corrélé au nombre de tués sur la route de l’exil.
En 2008, l’Auberge des migrants a pris le relais de la Belle étoile, association historique d’aide aux réfugiés de Calais. Jusqu’à cinquante personnes s’activent aujourd’hui dans l’entrepôt. L’évolution de ses activités reflète celles des politiques migratoires. Vers 2015, avec l’arrivée de milliers de Syriens et la création de la « grande jungle », des bénévoles, notamment britanniques, débarquent en nombre.
Nous avons alors arrêté les distributions pour nous consacrer à la construction d’habitats légers et au soutien administratif aux associations.
Flore Judet, coordinatrice de l’Auberge des migrants
Mais la destruction du campement en 2016 marque le début d’une politique de « zéro fixation » : la police démantèle désormais les lieux de vie, qui se précarisent et s’éparpillent. Les associations revoient leurs priorités : violences policières, fourniture d’eau potable ou de bois.
« On prend notre part et on fait notre petit boulot humanitaire »
À Calais, la solidarité émane aussi des particuliers. Daniel et Yvonne, professeurs d’anglais à la retraite, hébergent des réfugiés depuis 2014, par le bouche-à-oreille. Ils les logent dans une chambre vide de leur maison, prennent soin de leurs affaires, les emmènent au théâtre. À travers les récits de leurs invités, dont certains deviennent des amis, ils assistent au chaos du monde : militarisation de l’Érythrée, Soudanais contraints de fuir par le désert et la mer…
Dans ma jeunesse, je suis parti vivre en Angleterre et j’ai galéré. Je vivais dans des squats, et j’ai même dû voler pour manger. Alors, maintenant, on prend notre part et on fait notre petit boulot humanitaire. Quand les gens partent de chez nous pour tenter de passer, je leur dis qu’ils peuvent m’appeler n’importe quand, même au milieu de la nuit.
Daniel, professeur d’anglais à la retraite qui héberge des personnes réfugiées
Le long du canal, l’accueil de jour du Secours catholique, ouvert en 2017, est une ruche où passent chaque jour des dizaines de ces Calaisiens bénévoles. Derrière sa machine à coudre, Christine répare leurs vêtements. La septuagénaire s’engage ainsi depuis trois ans. Ses parents participaient déjà à des distributions de repas sur le port. Mais à l’instar d’autres habitants, elle reste discrète sur ses activités.
Je préfère que mes voisins ne sachent pas ce que je fais ici. Un squat dans ma rue a fait l’objet de beaucoup de haine de leur part. Je recevais des courriers pour me pousser à le dénoncer, certains ont jeté par-dessus le portail des excréments de chien…
Christine, couturière bénévole à l’accueil de jour du Secours catholique
À Calais, le rejet des exilés se lit dans l’espace public. La mairie déverse des rochers sur des pelouses pour empêcher l’installation de tentes ou les distributions de repas. Sous un pont, des activistes ont collé le nom des personnes mortes à la frontière en 2024, comme sur une pierre tombale.
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Calaisienne d’origine, l’artiste Loup Blaster documente dans ses dessins la polarisation de sa ville : les expulsions, la montée de l’extrême droite, mais aussi son multiculturalisme.
Calais s’est transformée, métissée, il faut l’accepter. Il y a un combat culturel à mener pour refuser qu’elle devienne hostile aux exilés.
Loup Blaster, artiste calaisienne
Une de ses gravures représente un groupe de réfugiés et de volontaires jouant au cricket pendant la destruction d’un campement. Une scène « surréaliste, pleine d’humanité » au milieu de la violence. Un concentré de Calais.
Texte : Alexia Eychenne
Photo de couverture : Pauline Gauer
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