Rapport : En Irak, l’industrie pétrolière pourrait faire disparaître le berceau de l’humanité
Dans le sud de l’Irak, des marais habités depuis plus de 6 500 ans et classés au Patrimoine mondial de l’Unesco sont menacés de disparition. Dans un rapport inédit, qui s’appuie sur les données obtenues par le chercheur et journaliste d’investigation irakien Safaa Khalaf, le CCFD-Terre Solidaire remonte la source de ce désastre en cours et pointe les responsabilités de plusieurs compagnies pétrolières, dont la multinationale française TotalEnergies.
Mise à jour du 7 avril 2026 : Le 12 mars, la CCFD-Terre Solidaire, Notre Affaire à Tous et Mediapart ont pu échanger lors d’une table ronde organisée à l’Académie du Climat sur le sujet « TotalEnergies, en Irak et ailleurs : une mécanique de l’écocide ? ». Retrouvez le replay sur notre chaîne YouTube.
Les marais de Hawizeh, dans le Sud de l’Irak, disparaissent. Ils sont cernés par trois méga-champs pétroliers : Majnoon au sud, Halfaya au nord et Sohrab du côté iranien. Et en leur cœur, un quatrième champ, Hawizeh 1, est en construction. Leur histoire et leur biodiversité exceptionnelles ne font pas le poids face à une industrie pétrolière qui cherche à s’étendre toujours plus.
Les marais d’Hawizeh : un patrimoine exceptionnel
Halfaya : le champ pétrolier qui a changé le destin des marais
Le 27 janvier 2010, PetroChina (filiale de CNPC), TotalEnergies et Petronas ont obtenu un contrat de service pour exploiter le champ pétrolier d’Halfaya. Un site colossal de 288 km², soit trois fois la superficie de Paris.
À ce jour, les parts sont réparties ainsi : 45 % pour PetroChina (opérateur du champ), 22,5 % pour TotalEnergies, 22,5 % pour Petronas et 10 % pour le partenaire public irakien.
Les installations pétrolières sont implantées à moins de 300 mètres des villages et à 2,5 km des derniers plans d’eau, tandis que l’expansion incontrôlée des forages est devenue systémique dans un contexte de quasi-absence de contrôle environnemental.
Des forages sont même conduits régulièrement en dehors du périmètre du champ, directement dans les villages, expulsant les habitants quand leurs terres sont concernées.
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Chronique d’un désastre annoncé
Les opérations de développement du champ d’Halfaya menées par le consortium ont modifié irrémédiablement les marais d’Hawizeh. Les zones humides ont été draguées, polluées et transformées en une zone industrielle totalement incompatible avec leur écologie rare. Les impacts sont colossaux et pour certains irréversibles.

Sécheresse
Les travaux d’extension du champ d’Halfaya menés pendant 15 ans ont contribué à l’assèchement d’Hawizeh en épuisant complètement les eaux superficielles et souterraines du marais. À cela s’ajoute la captation d’énormes quantités d’eau douce destinées à l’exploitation des installations industrielles. 600 000 barils d’eau seraient consommés chaque jour par le champ d’Halfaya.

Pollution
Autour du champ d’Halfaya, six torchères fonctionnent en continu, rejetant des gaz toxiques et des résidus chimiques qui ont massivement pollué la région. En 2022, les torchères d’Halfaya ont émis l’équivalent de 3 millions de tonnes de CO2, soit autant que 1,5 million de voitures en France. Certains habitants ont dû s’éloigner face à la densité des fumées, à la suie omniprésente et aux pluies probablement acides.

Intoxication
Des études scientifiques ont montré la présence de niveaux élevés de substances radioactives, dont du cadmium, dans des échantillons prélevés sur le terrain. Le cadmium est un métal toxique, associé à certains cancers, notamment le cancer du poumon, lorsqu’il est inhalé en grande quantité. Les conséquences sanitaires sont visibles, les cas de cancers ayant fortement augmenté.
Un peuple millénaire qui pourrait disparaître
Pour les habitants du marais, c’est la survie même de leur peuple qui est en jeu. En effet, la vie économique et sociale des Ahwaris s’organise traditionnellement autour de la pêche et de l’élevage de buffles, des animaux ayant besoin de grandes quantités d’eau. La sécheresse a provoqué une hécatombe parmi ce bétail.
Depuis 2018, des dizaines de milliers de personnes ont ainsi été contraintes de quitter les marais. L’allié du CCFD – Terre Solidaire, Ahwari Network, fait tout pour empêcher la disparition du peuple Ahwari : ils s’opposent aux politiques des conglomérats pétroliers, organisent des manifestations et interpellent les décideurs locaux et étrangers.
Qu’est-ce que le Ahwari Network ? Le Ahwari Network est un groupe de membres du peuple Ahwari, originaires des marais, pêcheurs et éleveurs, qui s’organisent depuis plusieurs années pour tenter d’empêcher la destruction du marais de Hawizeh. Ce groupe alerte des journalistes, mobilise la population locale en organisant des manifestations, et alerte les Irakiens du désastre en cours.
Nouvelles licences pétrolières : l’expansion silencieuse
En 2018, une concession pétrolière dans les marais de Hawizeh a été accordée à Geo-Jade Petroleum, une entreprise chinoise. Appelé “Hawizeh 1”, ce nouveau champ est situé entre le champ d’Halfaya au nord et celui de Majnoon au sud, c’est-à-dire entre les parties sud et nord du marais de Hawizeh, au cœur de la zone protégée par l’Unesco et Ramsar. Il mesure 17 km de long et 8 km de large, avec des réserves estimées à environ 2,4 milliards de barils.
En 2018, une concession pétrolière dans les marais de Hawizeh a été accordée à Geo-Jade Petroleum, une entreprise chinoise. Appelé “Hawizeh 1”, ce nouveau champ est situé entre le champ d’Halfaya au nord et celui de Majnoon au sud, c’est-à-dire entre les parties sud et nord du marais de Hawizeh, au cœur de la zone protégée par l’Unesco et Ramsar. Il mesure 17 km de long et 8 km de large, avec des réserves estimées à environ 2,4 milliards de barils.
Des communications officielles entre des députés irakiens et les autorités gouvernementales chargées des investissements pétroliers ont fait état de profondes inquiétudes concernant l’atteinte à l’environnement des marais inscrits sur la liste du patrimoine mondial. Pourtant, et malgré les violations flagrantes que cette nouvelle exploitation entraînerait, des images satellites du 16 novembre 2025 confirment l’activité en cours dans la zone centrale de ce site protégé.
Des responsabilités partagées
Notre nouveau rapport, se basant sur des données inédites produites par le chercheur et journaliste indépendant Safaa Khalaf, documente l’ampleur des dommages et identifie plusieurs responsables.
Devant ce désastre, les responsabilités sont partagées entre plusieurs acteurs :
- le consortium exploitant le champ d’Halfaya, dont TotalEnergies
- la société chinoise Geo-Jade, engagée dans le projet Hawizeh-1
- les autorités irakiennes
- et aussi l’Unesco, dont le rôle de protection interroge face à l’ampleur des destructions.
L’État irakien est légalement tenu de respecter les droits économiques, sociaux et environnementaux, tant en vertu de sa législation nationale que de ses engagements internationaux. Pourtant, les décisions et pratiques de son gouvernement et de ses entreprises nationales révèlent des violations systémiques de ces obligations.
En parallèle, l’étude menée par Safaa Khalaf permet d’objectiver la responsabilité du consortium d’Halfaya dans la dégradation du marais de Hawizeh. Elle montre que l’étendue du désastre est bien connue de l’ensemble des acteurs. Alors que ceux-ci ont les moyens légaux et politiques de mettre fin à la catastrophe, ils font le choix de continuer l’extraction sans chercher à limiter les effets de leurs actions.
Il faut être clair : le statut de non-opérateur n’exonère pas TotalEnergies de ses obligations. D’une part, la loi française sur le devoir de vigilance couvre explicitement les filiales telles que TE E&P Iraq, dont les activités d’investissement doivent entrer dans le périmètre du plan de vigilance. D’autre part, l’engagement contractuel de TotalEnergies de fournir les ressources nécessaires, ainsi que la participation de TE E&P Iraq aux organes décisionnels du consortium (comité de gestion conjoint, validation des budgets, gouvernance opérationnelle), établissent l’influence et l’implication de TotalEnergies dans les décisions relatives aux opérations du champ.
En vertu de la loi française sur le devoir de vigilance, TotalEnergies devrait correctement identifier et analyser les risques d’atteintes à l’environnement et à la santé des personnes afin de mettre en œuvre des mesures de prévention et réparation.
Le CCFD-Terre Solidaire a contacté à plusieurs reprises, depuis décembre 2024, le bureau de TotalEnergies en Irak afin de partager ses constats et de lui adresser différentes questions. TotalEnergies n’avait alors pas donnée suite à ces demandes. TotalEnergies a finalement sollicité un échange début janvier 2026, et une réunion s’est tenue le 12 janvier. Le rapport ayant déjà été finalisé à cette date, TotalEnergies nous a fait parvenir un courrier de réponse (à consulter ici).
Malgré un patrimoine remarquable, une biodiversité cruciale, une reconnaissance de l’Unesco, les marais de Hawizeh sont au bord du gouffre. Ils sont à la fois un cas d’école de l’extractivisme et de ses dérives, et le théâtre d’un écocide en cours. Les entreprises étrangères impliquées profitent d’un contexte légal et politique permissif afin de générer un maximum de bénéfices, sans aucune considération pour les impacts de leurs activités.
Ici plus qu’ailleurs, ces conséquences sont terribles : un monde et un peuple vieux de sept millénaires, symbole partagé de toute l’humanité et berceau de nos cultures, disparaissent pour 30 ans de pétrole.
Face à cet écocide, il est urgent :
- d’exiger l’arrêt de tout nouveau projet pétrolier dans les marais de Hawizeh
- et d’exiger la mise en œuvre de mesures concrètes pour prévenir et réparer les impacts sociaux et environnementaux, en particulier ceux liés au champ d’Halfaya.
Notre rapport et nos recommandations
Retrouvez ici l’intégralité du rapport, l’étude de Safaa Khalaf, ainsi que nos recommandations aux autorités irakiennes, aux entreprises du consortium d’Halfaya (dont TotalEnergies ), à l’Unesco et à l’Etat français :
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Les photos utilisées dans cet article, sauf mention contraire, ont été prises par Roberta Valerio lors d’un reportage dans les marais du Sud de l’Irak en 2019.
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