Dans l’œil de… Milah, une plongée brutale dans la vie de la communauté haïtienne en République dominicaine
Il y a quelques mois, Milah Wainer a passé deux semaines en République dominicaine. Pour la chargée de mission Amérique latine, arrivée quelques mois plus tôt au CCFD-Terre Solidaire, c’était l’occasion de faire connaissance avec les partenaires locaux de l’ONG, mais aussi de découvrir un pays dans lequel elle n’était encore jamais allée. C’est donc avec des yeux neufs qu’elle a pris les clichés que vous allez découvrir.
« Dans l’œil de » est une série du CCFD-Terre Solidaire. Égypte, République Dominicaine, Serbie… Nos salariés parcourent le monde pour rencontrer nos partenaires et porter nos combats pour la solidarité internationale. A travers leurs clichés spontanés, pris à l’appareil photo jetable, ils et elles vous emmènent découvrir l’envers du décor. ☞ Découvrez tous les épisodes
Pendant ces deux semaines, Milah a rencontré un grand nombre de nos partenaires dominicains. Végétation luxuriante, plage de sable fin, la République dominicaine a tout de la carte postale. Cependant, 19% de la population dominicaine vit sous le seuil de pauvreté selon la Banque mondiale. Et pour les Haïtiens qui vivent dans le pays, la situation est encore moins idyllique.
Bref éclairage historique
Haïti et la République dominicaine partagent une île : Hispaniola. C’est en tous cas le nom que lui a donné Christophe Colomb lorsqu’il y accoste en 1492 avec son équipage. L’histoire de l’île est étroitement liée à celles de la colonisation et de l’esclavage. Habitée à l’origine par plusieurs peuples autochtones qui seront quasiment décimés en quelques années, elle est tour à tour colonisée par l’Espagne et la France, puis partagée en deux.
A l’ouest, Saint-Domingue, colonie française, est le premier producteur mondial de canne à sucre au 18e siècle. Cette industrie qui tourne à plein régime repose sur le commerce triangulaire : environ 860 000 esclaves seront amenés de force à Saint-Domingue par la France. En 1804, la révolution haïtienne fait d’Haïti la première république noire indépendante. Le nom d’Haïti vient d’Ayiti, l’un des noms autochtones d’Hispaniola. Sous prétexte de “compenser” les pertes causées par les révoltes des esclaves et l’indépendance d’Haïti, la France exige de ce dernier le paiement d’une dette colossale. Contraint d’emprunter à des banques françaises et états-uniennes, Haïti ne finira de payer cette dette qu’en 1888 ; 1947 en ce qui concerne les intérêts générés. Selon une enquête du New York Times, ces paiements ont coûté à Haïti entre 20 et 108 milliards d’euros en perte de croissance économique. Aujourd’hui la société civile haïtienne et européenne se mobilise pour revendiquer la restitution de cette dette, comme c’est le cas de la Coordination Europe-Haïti, collectif de plaidoyer dont le CCFD-Terre Solidaire est membre.
A l’est, le peuple dominicain prend son indépendance en novembre 1821, après 300 ans de colonisation espagnole. Cependant, Haïti annexe le pays l’année suivante et la République dominicaine ne sera officiellement fondée qu’en 1844. Encore aujourd’hui, la fête nationale de la République dominicaine, le 27 février, correspond à l’indépendance du pays vis-à-vis d’Haïti.
Cette histoire complexe et entremêlée explique, en partie, les relations difficiles qu’entretiennent les deux pays, en particulier en matière de migrations.
Être apatride en République dominicaine
Milah a commencé son voyage par la capitale de la République dominicaine, Saint-Domingue (Santo Domingo en espagnol). Dans cette ville aux façades colorées, elle a rendu visite à notre partenaire MUDHA (pour “Mouvement des femmes dominico-haïtiennes”), une association de défense des droits des femmes haïtiennes et dominicaines d’origine haïtienne.
MUDHA est une référence dans le travail avec les femmes haïtiennes qui vivent dans les bateyes (les bidonvilles), notamment grâce au combat de Sonia Pierre. Décédée en 2012, cette ancienne représentante de MUDHA bénéficiait d’une reconnaissance internationale et avait reçu des prix et des récompenses de plusieurs pays, dont Haïti ou les Etats-Unis à l’époque d’Obama.
Aléas de l’appareil photo jetable : les photos prises avec l’équipe de MUDHA ne sont pas sorties comme prévu…
Aujourd’hui, environ 500 000 Haïtiens et Haïtiennes vivent en République dominicaine. Jusqu’en 2010, conformément au droit du sol, 250 000 descendants d’Haïtiens avaient la nationalité dominicaine. Or, une décision de la Cour constitutionnelle est brutalement revenue sur cette situation de fait. Du jour au lendemain, plus de 200 000 personnes ont été brutalement privées de la nationalité dominicaine. La raison invoquée ? Elles ne pouvaient pas prouver que leurs ascendants étaient en situation régulière au moment de leur naissance. L’année suivante, dans une loi rectificative, le Congrès a confirmé la position de la Cour constitutionnelle selon laquelle des enfants nés en République dominicaine de parents étrangers en situation irrégulière au moment de leur naissance devaient être considérés comme des étrangers.
Rendre quelqu’un apatride est illégal. Aucun État ne peut priver une personne de sa nationalité si cette privation doit la rendre apatride. Or, c’est la situation de la majorité des descendants d’Haïtiens en République dominicaine, qui n’ont pas la nationalité haïtienne, et cela entraîne des problèmes à la chaîne !
Milah Wainer, chargée de mission Amérique latine au CCFD-Terre Solidaire
Ne pas avoir de papiers, c’est risquer de se faire expulser, mais aussi ne pas avoir accès à la santé et à l’éducation. Les enfants apatrides ne peuvent pas être inscrits à l’école par exemple.
☞ Lire aussi : Sous les tropiques, la détresse des migrants et des apatrides
Photo prise par Milah alors qu’elle se trouvait avec MUDHA dans le Batey Palmarejo, à côté de Saint-Domingue, où vivent en majorité des personnes haïtiennes dans des conditions de grande précarité. Elle y a croisé des personnes gravement malades qui refusaient de se rendre à l’hôpital par peur d’être arrêtées et expulsées.
2 pays inégaux
Si Haïti et la République dominicaine partagent la même île, quoique de façon inégale (la partie haïtienne représente un tiers de l’île, la partie dominicaine les deux tiers restants), la situation économique et sociale est très contrastée entre les deux pays.
En plus de devoir affronter une forte précarité, les Haïtiens et Haïtiennes subissent la violence des groupes armés en Haïti. L’explosion d’homicides et d’enlèvements a entraîné le déplacement de plus d’un million de personnes à l’intérieur des frontières du pays. De très nombreux Haïtiens ont également pris le chemin de l’exil. Environ 20% de la population haïtienne vit en dehors du pays.
Un tour de vis anti-migration
L’histoire douloureuse entre les deux pays, les préjugés, la barrière de la langue (les Haïtiens parlent créole, les Dominicains espagnol) et plus encore l’instrumentalisation de la question migratoire par certains politiques… sont autant de facteurs qui aggravent la situation des Haïtiens en République dominicaine. Ces derniers subissent des discriminations qui sont exacerbées par le climat ambiant et une politique migratoire toujours plus répressive.
Il existe une tension historique entre les deux pays. De nombreux médias et politiques relaient des discours profondément discriminatoires envers les Haïtiens qui seraient coupables de tout ce qui ne va pas en République dominicaine. Les personnes qui essaient de changer ça et qui défendent les droits humains sont présentées comme anti-patrie.
En octobre 2024, le président dominicain Luis Abinader s’est fixé comme objectif l’expulsion de 10 000 Haïtiens et Haïtiennes par semaine. Depuis, la situation s’est encore aggravée pour les Haïtiens et les apatrides qui vivent dans la peur d’être expulsés et séparés de leur famille. En 2025, près de 380 000 Haïtiens et Haïtiennes ont ainsi été expulsés de République dominicaine selon le gouvernement dominicain, un chiffre en constante augmentation.
Pour les femmes, la situation est particulièrement grave. Les hôpitaux sont désormais obligés de dénoncer les femmes haïtiennes ou en situation irrégulière immédiatement après leur accouchement. Elles sont alors expulsées sans attendre vers Haïti avec leur nouveau-né, y compris lorsque leur état de santé est très vulnérable. Certaines femmes enceintes préfèrent alors accoucher chez elles, malgré les risques.
Au cours de son voyage, Milah a fait une halte à Dajabón, ville dominicaine à la frontière avec Haïti. Elle y a rencontré le Centro Montalvo, partenaire historique du CCFD-Terre Solidaire.
Le Centro Montalvo est une institution sociale créée par des Jésuites en République Dominicaine. Basé à Dajabón, Saint-Domingue et Santiago de los Caballeros, le centre soutient les personnes exclues, les aide à s’organiser et à défendre leurs droits. Il accompagne notamment les personnes migrantes en provenance d’Haïti. En parallèle, il joue aussi un rôle prépondérant pour organiser la défense de l’environnement dans l’île, notamment contre des projets extractifs.
Plusieurs des associations partenaires du CCFD-Terre Solidaire spécialisées dans la défense des droits des personnes haïtiennes témoignent avoir été victimes de menaces, d’attaques et de diffamations sur les réseaux sociaux.
Beaucoup d’organisations de la société civile qui s’engagent normalement dans le plaidoyer et dans des projets de développement, se voient contraintes de réorienter leur action vers l’urgence humanitaire. Des partenaires organisant habituellement des activités avec des personnes migrantes préfèrent annuler par peur des arrestations de la part des camions de « migraciones » que nous avons vu à plusieurs reprises pendant notre séjour.
Martin, collègue de Milah, dans le bus de la ligne Dajabón-Saint-Domingue. “On nous a dit de nous mettre à l’arrière pour voir ce qu’il allait se passer. Le bus a été arrêté 7 fois en quelques heures, pour des contrôles d’identité. Nous n’avons quasiment jamais été contrôlés, contrairement aux autres passagers.”
Pour les Haïtiens et descendants d’Haïtiens, l’exil en République dominicaine est une expérience épuisante, qui chaque jour dévoile de nouveaux dangers. Dans ce contexte hostile, nos associations partenaires ne baissent pas les bras et continue de se battre pour leur offrir repos et dignité.
L’épisode précédent
Dans l’œil de… Ismaël, au Sénégal où la jeunesse sème l’avenir
Il y a quelques mois, Ismaël Diallo, chargé de projet Afrique au CCFD-Terre Solidaire, est allé au Sénégal, à la rencontre de plusieurs de nos partenaires. Avant son départ, nous lui avons confié un appareil photo jetable pour qu’il capture les moments forts de son voyage.
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