Milena Berić (Serbie) : Quand la culture entre en résistance

Publié le 06.03.2026| Mis à jour le 09.03.2026

Milena Berić est directrice de KROKODIL, une association partenaire du CCFD-Terre Solidaire qui entremêle littérature et politique pour défendre la démocratie en Serbie. Un engagement salutaire, qui lui a pourtant valu menaces et procès bâillon.

A l’occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, le CCFD-Terre Solidaire vous fait découvrir 5 portraits de défenseuses des droits humains. ☞ Retrouvez tous les portraits sur notre page dédiée.

L’acronyme de KROKODIL signifie « Rassemblement Littéraire Régional qui Soulage l’Ennui et la Léthargie ». L’ennui comme la léthargie ne font pas bon ménage avec Milena Berić qui, à 43 ans, a déjà un long parcours de militante derrière elle.

Une enfance dans les Balkans des années 90

Milena grandit dans ce qui était encore la Yougoslavie. Son adolescence est percutée par la guerre, ce qui fait naître chez elle un engagement viscéral pour la démocratie et les droits humains.

J’ai connu les bombardements. Des années 1990, je me souviens seulement de ne rien avoir à moi, d’aller à l’école et de survivre. Plus tard, j’ai vécu en Allemagne et en Grèce. Je ne me sens pas particulièrement enracinée en Serbie et, pourtant, quelque chose fait que j’y reviens toujours et que je me bats pour un avenir meilleur dans le pays.

Milena Berić, directrice de KROKODIL, partenaire du CCFD-Terre Solidaire

Défendre la culture du dialogue et la réconciliation

De son côté, KROKODIL est créée en 2009 à Belgrade avec l’objectif de développer une culture démocratique et de sensibiliser les citoyens à leurs droits politiques dans ce pays devenu Serbie. Dès ses débuts, la vie de l’association est fortement liée au monde de la culture et plus particulièrement de la littérature.

Dans cette partie du monde, la guerre commence et se termine avec la culture. D’une certaine manière, les écrits engagés ont toujours été, dans l’histoire, les premiers à générer des mouvements, dans un sens ou dans l’autre. 

KROKODIL organise chaque année le Festival littéraire KROKODIL qui s’est converti, au fil des ans, en un événement à dimension internationale explorant les thèmes culturels, politiques et sociaux, directement en prise avec l’actualité.

Et l’actualité, la Serbie n’en manque pas. Depuis novembre 2024 et l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad qui a fait 16 morts, des manifestations massives ont lieu dans le pays pour dénoncer la corruption et l’autoritarisme. Sous pression, le gouvernement a fini par annoncer des élections législatives anticipées.

L’activité de KROKODIL est foisonnante. Organisation de résidences d’écrivains, défense de la « langue commune » dans les Balkans, création d’une bibliothèque ukrainienne pour les réfugiés… Or, dans un contexte de montée du nationalisme et des idées d’extrême-droite en Serbie, KROKODIL et ses messages en faveur du dialogue et de la réconciliation dérangent.

☞ Lire aussi : Serbie : Aux frontières de l’Union européenne, l’invisibilisation des personnes migrantes

Faire face aux menaces et aux procédures-bâillon

Ces dernières années, Milena et les autres membres de l’association doivent affronter des pressions de plus en plus fortes de la part des autorités serbes. Ces pressions prennent différentes formes : diffamation dans les médias, campagnes d’intimidation, menaces, et même agressions physiques.

Plusieurs membres de KROKODIL dont Milena ont été victimes de procédures-bâillon. Bien loin de chercher à appliquer le droit, ces procédures abusives ont pour objectif de faire taire les voix dissonantes. KROKODIL a lancé le projet “Free the streets / Free the people” (Libérez les rues / Libérez les gens) en réponse à l’apparition de nombreux graffitis et peintures murales offensants ou glorifiant des criminels de guerre comme Radovan Karadžić ou Ratko Mladić – tous deux ayant joué un rôle majeur dans le massacre de Srebrenica. Or, les autorités publiques ne font rien pour les effacer.

À un moment donné, nous avons appelé les citoyens locaux à se rassembler dans un parc pour enfants afin de ramasser les déchets et repeindre en blanc un mur sur lequel était tagué le message « Quand les forces militaires reviendront au Kosovo… ». Nous avions obtenu l’autorisation de la police, qui était présente pour nous protéger. Malgré cela, des membres d’une milice sont venus nous menacer, et nous avons ensuite été poursuivis pour 28 délits mineurs, notamment pour vandalisme et trouble à l’ordre public !

L’avant-poste de la démocratie

Après trois ans de procédures, tous les procès ont été gagnés par KROKODIL, mais la situation des défenseurs des droits humains ne s’est pas arrangée dans le pays. Récemment, alors que KROKODIL commémorait les quatre ans de l’invasion russe en Ukraine, des hooligans russes ont forcé la porte de leurs locaux et ont volé un drapeau ukrainien.

Il est très difficile de protéger les droits humains dans cette partie de l’Europe, mais je pense que nous devons le faire. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous voyons ce que les campagnes d’ingérence et de manipulation, en particulier celles menées par la Russie, tentent de faire. Nous sommes en première ligne et nous vivons ce que le reste de l’Europe pourrait bientôt vivre si rien n’est fait.

L’avenir de la Serbie n’est pas encore écrit. Des défenseuses des droits comme Milena se battent au quotidien pour renverser un narratif qui divise et exclut. Qu’elles prennent la plume ou le mégaphone, le but est le même : faire infuser une culture de la paix, du dialogue, de la démocratie.

Photo de couverture : Milena Berić (©Vanja Piroški)

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