© Thibaut Durand

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Briançon : accueillir à tout prix

Publié le 13.12.2023

À Briançon, dans les Hautes-Alpes, malgré des politiques migratoires toujours plus restrictives, des dizaines de personnes migrantes continuent d’arriver d’Italie espérant trouver un peu de répit avant de reprendre la route. Face à l’inaction de l’État, les citoyens veillent.

« Quelqu’un peut-il m’aider à installer les deux tables devant le camion ? » Quatre bénévoles viennent d’arriver du Refuge solidaire avec d’énormes marmites. Une centaine de personnes font la queue et acceptent de bon cœur les louches de riz aux légumes, sauce tomate et curry. Dans la grisaille de ce jeudi d’octobre, ils mangent debout par petits groupes, dans la cour de ce bâtiment désaffecté et surplombé, en arrière-plan, par les montagnes qu’ils viennent de franchir. Arrivés pour la plupart au village frontière de Clavières en bus depuis le refuge italien d’Oulx, ils descendent ensuite les 1 860 mètres depuis Montgenèvre jusqu’à Briançon. Une marche périlleuse et de nuit d’environ six heures à huit heures selon les chemins empruntés.

Ici, pas de réfectoire où s’assoir, pas d’eau potable pour se laver les mains. Pas d’électricité non plus. Pourtant, le Pado est désormais le seul lieu de Briançon qui propose un accueil inconditionnel.

Le Refuge solidaire,centre d’hébergement d’urgence situé dans les locaux des Terrasses solidaires,a en effet fermé ses portes le 30 août 2023 : avec 315 personnes recensées dans un bâtiment homologué pour 81, les conditions de sécurité – mais aussi de dignité – ne pouvaient plus être respectées. « Nous avons décidé de fermer, et donc de remettre en cause l’accueil inconditionnel », explique tristement Capucine, salariée des Terrasses solidaires depuis deux ans et bénévole au CCFD-Terre Solidaire depuis son arrivée à Briançon en 2019.

« Nous avons décidé de fermer et donc de remettre en cause l’accueil inconditionnel »

Capucine, salariée des Terrasses solidaires

Si, dans un premier temps, la paroisse a mis à disposition le terrain de l’église Sainte-Catherine et une salle pour installer un campement provisoire, il a fallu trouver une autre solution. « Hélas, nous n’avons pas de lieu pérenne : on se contente de prêter main-forte en cas de coup dur », regrette Jean-Michel Bardet, curé de Briançon.

C’est donc le Pado, un squat d’habitation à durée indéterminée – ouvert par un collectif de militants mi-août –, dont l’eau et l’électricité ont été coupées (Pado faisant référence à « pas d’eau »), qui accueille désormais les personnes de passage à Briançon, dans des conditions extrêmement précaires. « L’État devrait pourtant garantir que les personnes ne soient pas soumises à des traitements inhumains et dégradants », s’exclame, indignée, Stéphanie Besson, accompagnatrice de montagne, autrice de Trouver refuge et cofondatrice en 2015 de l’association citoyenne Tous Migrants, partenaire du CCFD-Terre Solidaire.

Une politique d’accueil mise à mal

Pourtant, en 2015 et 2016 la municipalité (Parti socialiste et Divers gauche) décidait d’accueillir des personnes migrantes venues de campements de Calais et de Paris, jusqu’à les déclarer citoyens d’honneur de la ville. La mairie avait également mis à disposition les locaux d’une ancienne caserne de CRS qui servait d’hébergement d’urgence, ce qui a entrainé la création de l’association le Refuge solidaire. Un réseau de solidarité s’était monté en réaction au drame migratoire, et toutes et tous contribuaient à leur mesure. En 2018, Briançon décidait même de rejoindre de l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita, lire le n°326).

Mais, depuis les dernières élections municipales de 2020 qui ont vu Les Républicains l’emporter, et en raison aussi d’un durcissement du côté de l’État l’accueil s’est considérablement dégradé : non-renouvellement du bail du Refuge, poursuites en justice de militants participant à des maraudes, augmentation des forces de l’ordre dans les montagnes, et refoulements quasi systématiques à la frontière.

« Samedi 14 octobre, un homme a été retrouvé mort, sans doute noyé, dans la rivière Cerveyrette. Même si rien n’est confirmé, il semblerait que ce soit une personne migrante. Pour moi, c’est insupportable de voir des gens risquer leur vie comme ça dans nos montagnes. Ça me met hors de moi, c’est viscéral. Tant que ce risque existera, je serai là, à défendre les droits humains », conclut Stéphanie.

Au Refuge, si l’accueil de jour était resté accessible, avec un accès à des vêtements, une collation, une boisson chaude, des informations sur les horaires de train ainsi qu’à des soins de première nécessité, l’espace hébergement vient seulement de rouvrir ses portes. Uniquement pour les familles, les femmes et les mineurs de moins de 15 ans. Loin de l’accueil inconditionnel donc.

Restent les repas : environ 500 qui sont confectionnés chaque jour sur place dans la cuisine, et sont ensuite apportés au Pado, grâce à un roulement de bénévoles dont la motivation ne faiblit pas. « Les légumes sont cuits, il faut préparer le dessert maintenant », tonne Zizou en s’adressant aux autres bénévoles qui coupent, tranchent et tartinent dans la cuisine, au son d’une musique entraînante. Venus du Briançonnais principalement, mais aussi du reste de la France et même d’autres pays du monde, les bénévoles s’inscrivent en ligne avec leurs disponibilités et leurs compétences. 

Solidarité citoyenne

« Je ne crois pas qu’on sauvera le monde, mais on essaie au moins de faire quelque chose de digne avec les moyens que l’on a. Même si collectivement, on devrait faire beaucoup mieux », résume Jonathan, qui a commencé au Refuge comme bénévole en cuisine il y a quatre ans, avant de devenir salarié. « Heureusement qu’il y a la solidarité citoyenne, ajoute Capucine. Parce que l’État fait tout pour qu’il n’y ait plus du tout d’accueil… »

Selon eux, il y a une volonté affichée de réduire les droits des personnes migrantes, parfois au mépris des lois internationales. Même la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), dans un arrêt rendu en septembre dernier, a confirmé que les pratiques de l’État étaient illégales. Le CCFD-Terre Solidaire, qui soutient Tous Migrants depuis 2020, n’est apparemment plus non plus en odeur de sainteté auprès de la mairie. « Jusqu’à maintenant, nous avions toujours eu un stand pendant la Journée des associations. Mais cette année, rien ! » raconte Agnès, bénévole depuis 37 ans. Hasard ou volonté d’éloigner certaines associations d’aide aux migrants ? La mairie n’a pas donné suite à nos sollicitations.

La population briançonnaise demeure malgré tout mobilisée via des réseaux citoyens et solidaires. Les maraudes dans les montagnes sont pour Anne, coprésidente de Tous Migrants, des opérations de réduction des risques. « Il ne s’agit en aucun cas de faire passer des migrants comme on nous le reproche parfois, puisque nous restons sur le territoire français, mais de secourir des personnes en danger. Ce qui paraît paradoxal, c’est que ce sont des associations et mouvements dits d’extrême gauche qui en sont à rappeler l’État à ses responsabilités ! » ironise-t-elle, un peu découragée.

Les citoyens engagés sont unanimes : « Ce que nous défendons, c’est un premier accueil inconditionnel, pour un hébergement d’urgence, des informations légales, des soins. » Des besoins fondamentaux, auxquels il faut bien que quelqu’un réponde.

Constance Decorde

« Contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », un projet de loi répressif
Présenté le 1er février 2023, le projet de loi Asile et immigration était étudié en novembre en séance plénière au Sénat et en décembre à l’Assemblée nationale. Un vote en commission mixte paritaire devrait se tenir en janvier 2024. Sophie Duval, chargée de mission plaidoyer Migrations au CCFD-Terre Solidaire revient sur les points préoccupants de ce texte.
Sophie Duval : « Le gouvernement a utilisé l’attaque terroriste d’Arras du 13 octobre 2023, pour accélérer l’examen parlementaire de la loi. Cette instrumentalisation permet d’en justifier l’aspect répressif – notamment sur les expulsions – avec Gérald Darmanin qui explique que si la loi avait été en place, cette personne aurait été expulsée avant de passer à l’acte.
Autre point problématique, la notion de “menace à l’ordre public” qui entraînerait le retrait ou le non-renouvellement d’un titre de séjour, voire l’expulsion. Sauf que c’est indéfinissable et donc sujet à manipulation ! Il en va de même pour le concept de “respect des principes républicains”. Cette disposition avait été retoquée par le Conseil constitutionnel au moment de la loi contre séparatisme.
Par ailleurs, ce texte ajoute d’autant plus d’obstacles à l’accès au séjour et à l’intégration en France, en conditionnant par exemple le regroupement familial à la maîtrise du français ou à des ressources financières jugées suffisantes. Les parlementaires ont même attaqué l’accès à la santé en supprimant l’aide médicale d’État (AME), un non-sens en matière de santé publique. »

avec le CCFD - TERRE SOLIDAIRE

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