©Alexandre Larcan
EDF et TotalEnergies : une transition verte sur le dos des populations au Mozambique ?
Au Mozambique, un projet de méga-barrage menace les communautés locales dont la vie et l’alimentation dépendent du fleuve. Jusqu’à 350 000 personnes pourraient être indirectement affectées. Dans un rapport inédit, le CCFD-Terre Solidaire, Justiça Ambiental (JA!) et l’ECCHR montrent que les populations n’ont à ce jour pas été correctement consultées et que le projet s’accompagne d’un climat de peur et de répression.
Des communautés menacées
Mphanda Nkuwa n’est plus simplement le nom d’une montagne. Ce nom est aussi devenu celui d’un projet de construction d’un méga-barrage hydroélectrique. Coût affiché : 6,4 milliards de dollars, pour une mise en service prévue en 2031. Mais ce projet ne représente pas seulement un chantier d’infrastructure : il menace la survie des communautés locales du Zambèze.
S’il aboutit, ce projet pourrait inonder 100 km² de terres (soit la superficie de Paris), déplacer plus de 1400 familles (soit 8120 personnes) et affecter indirectement jusqu’à 350 000 personnes dépendantes du fleuve pour leur agriculture, la pêche, l’élevage et leur sécurité alimentaire.
Derrière les chiffres déjà alarmants, les habitants décrivent une même inquiétude : la perte de leurs terres, de leurs moyens de subsistance et de leur histoire.
Pour ces familles, la terre n’est pas seulement un espace de production, mais aussi le socle de leur identité et de leur spiritualité. Le projet de méga-barrage met en péril des sites sacrés et culturels, qui sont des lieux essentiels pour les cérémonies ancestrales et la transmission de leur mémoire collective.
Ce projet de Mphanda Nkuwa est une souffrance pour nous. Parce que c’est là que résident notre survie, nos esprits et nos lieux sacrés. Nous ne voulons pas partir d’ici .
Anita Salmone Larol, membre de Chirodzi-Nsanangue Bairro 4
En détruisant terres, cultures vivrières et sanctuaires spirituels, le projet menace donc bien plus que des habitations : il remet en cause la continuité même d’un mode de vie, d’une mémoire collective et d’une vision du monde.
Aller plus loin : Carnet de route du Mozambique
Il y a quelques mois, Clara Alibert et Charlotte Kreder du CCFD-Terre Solidaire se sont rendues au Mozambique à la rencontre de notre partenaire JA! et des populations affectées par le projet de méga-barrage hydroélectrique Mphanda Nkuwa.
Dans leur carnet de route, elles témoignent des inquiétudes des personnes rencontrées, mais aussi des résistances qui se mettent en place.
Le droit de dire non dans un climat d’intimidation
Malgré des impacts environnementaux et sociaux qui pèseraient fortement sur les communautés locales en cas d’aboutissement du projet, celles-ci n’ont pas été correctement consultées.
Les enquêtes de terrain menées par Justiça Ambiental (JA !) et le CCFD-Terre Solidaire, sur la base des témoignages de plus de 245 personnes, révèlent une profonde méfiance à l’égard du projet. Les promesses d’emplois et de développement sont accueillies avec scepticisme, car les projets passés dans la région, n’ont pas bénéficié aux habitants.
Pire encore, notre enquête montre que, depuis son annonce de reprise, le projet de barrage de Mphanda Nkuwa s’est accompagné d’un climat de peur et de répression.
Les premières rencontres dites de « consultation » avec les communautés locales n’ont laissé aucun espace pour le dialogue. Les habitants n’ont pas pu poser de questions ni exprimer leurs inquiétudes : ces réunions ont été perçues comme des démonstrations de force, et non comme des espaces d’écoute.
Rapidement, les plaintes ont afflué. Les communautés disent avoir été découragées de critiquer le projet et exhortées à se taire. Dans la foulée, les cas d’intimidation, de menaces et d’arrestations arbitraires se sont multipliés.
À Mphanda Nkuwa, la construction n’a pas encore commencé, mais les violations des droits humains sont déjà une réalité.
Un exemple marquant illustre ce climat : En novembre 2022, un leader communautaire, de retour d’un atelier sur les droits humains à Maputo organisé par Justiça Ambiental, a été détenu dix heures, accusé de terrorisme et contraint de livrer les noms des participants. Quelques jours plus tard, dix autres villageois ayant assisté au même atelier ont été convoqués et interrogés dans un climat de menace, encerclés par des policiers armés. Bien que libérés sans charges, le message était clair : toute critique du barrage sera sanctionnée.
Rejoignez la campagne du CCFD-Terre Solidaire pour défendre le droit des populations à décider de leur avenir, protéger leurs territoires et construire un monde plus juste et durable, en signant le manifeste.
La responsabilité des entreprises françaises et de l’Etat français
En tant qu’entreprises françaises, EDF et TotalEnergies sont pourtant soumises à la loi sur le devoir de vigilance. Elles ont l’obligation légale d’identifier les risques, de prévenir et de remédier aux violations graves des droits humains et de l’environnement liées à leurs activités, mais aussi à celles de leurs filiales, fournisseurs et sous-traitants.
La France est directement responsable des activités internationales d’EDF. Depuis sa renationalisation complète, l’État détient 100 % du capital d’EDF, ce qui lui confère un contrôle total sur la stratégie de l’entreprise, ses choix d’investissement et sa gouvernance.
Par conséquent, en tant que membres du consortium, les entreprises et la France ne peuvent fermer les yeux sur les constats dressés dans ce rapport. D’autant que ces entreprises ont déjà fait l’objet d’affaires judicaires déposées au titre de la loi sur le devoir de vigilance.
Zoom sur… Le cas EDF au Mexique
Depuis 2017, aux côtés d’autres organisations françaises et européennes, le CCFD-Terre Solidaire soutient le combat judiciaire de la communauté mexicaine d’Unión Hidalgo pour faire valoir ses droits face à EDF.
Le géant énergéticien français est accusé d’ignorer ses obligations en matière de vigilance et de bafouer les droits de la communauté Zapotèque d’Unión Hidalgo dans le cadre d’un projet de construction de parc éolien prévu sur leurs terres.
Ce cas est aussi l’illustration du silence persistant de l’État français, face aux agissements d’une entreprise dont il est actionnaire majoritaire.
Une transition verte : comment et pour qui ?
Derrière les grands discours sur le développement et la transition énergétique, le projet Mphanda Nkuwa fait planer une menace plus lourde. Sous le vernis de l’énergie propre, se dessine un modèle bien connu : celui du colonialisme vert.
Ce sont encore les mêmes mécanismes qui s’imposent : projets géants, décisions opaques, absence de consentement des communautés, et profits captés par des acteurs extérieurs.
Or, face à l’urgence climatique, les experts s’accordent : la sortie des énergies fossiles doit être rapide, mais sans répéter le modèle extractiviste qui a alimenté les crises actuelles. Si la transition est nécessaire, elle ne doit pas se faire au détriment des droits humains, des communautés locales et des peuples autochtones et de leurs territoires.
Faute de quoi, cette transition dite « verte » ne fera que reproduire les inégalités, nourrir les conflits sociaux et fragiliser encore davantage les territoires déjà vulnérables.
Notre survie dépend de cette terre, de l’agriculture. Si nous partons d’ici, nous ne retrouverons pas cette vie.
Nos demandes
Compte tenu des diverses préoccupations soulevées dans ce rapport, le projet Mphanda Nkuwa doit être annulé, du moins jusqu’à ce que ses enjeux sociaux et environnementaux soient correctement pris en compte.
Nous réitérons également que le projet ne devrait pas aller de l’avant si les communautés ne donnent pas leur consentement libre, informé et préalable – ce qui signifie nécessairement qu’elles ont le droit de dire non si, pour une raison ou une autre, elles estiment que le projet ne leur sera pas bénéfique.
☞ Nos recommandations complètes sont à retrouver dans le rapport
Photo de couverture : Alexandre Larcan / CCFD-Terre Solidaire
J'ai 1 minute
Partagez et relayez nos informations et nos combats. S’informer, c’est déjà agir.
Je m'informe
J’ai 5 minutes
Contribuez directement à nos actions de solidarité internationale grâce à un don.
Je donne
J’ai plus de temps
S'engager au CCFD-Terre Solidaire, c'est agir pour un monde plus juste ! Devenez bénévole.
Je m'engage