Un avenir sans faim

Publié le 5 janvier 2005

Il faut protéger l’agriculture familiale

Ndiogou Fall
président du Réseau des organisations de producteurs d’Afrique de l’Ouest (Roppa)

Le boom des importations de découpes de viande de volaille est l’une des conséquences des orientations du gouvernement libéral en place depuis 2000 et de l’Union économique et monétaire Ouest africain (Uemoa). Cette politique est néfaste pour notre développement. Quatre millions de personnes travaillent dans l’agriculture et deux millions dans les activités qui lui sont liées : les industries agroalimentaires, les services et les commerces.

L’ouverture des marchés provoque une baisse des prix des produits agricoles locaux (oignons, pommes de terre, tomates...). On en arrive à des situations où le producteur ne peut plus récupérer les coûts de production et ne peut même plus payer intrants et matériels agricoles. Le secteur agro-industriel est aussi gravement affecté par cette situation. Ces vues libérales, c’est l’Union européenne qui les impose à l’Uemoa et à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Mais derrière s’exercent aussi les pressions des meuniers européens qui fournissent les groupes d’élevage de volailles industriels et influent sur les négociations avec les pays Afrique Caraïbes Pacifique (Acp). Nos gouvernants ne défendent pas nos intérêts. Ce sont des fonctionnaires qui signent des accords, mais ne paient pas les pots cassés. Au Roppa et au Cncr (Conseil national de concertation et de coopération des réseaux qui rassemble les fédérations d’organisations paysannes sénégalaises) nous cherchons à infléchir la politique agricole de l’Uemao.

Lors d’une rencontre entre les aviculteurs et les fonctionnaires de l’Uemoa, en juillet dernier au Burkina-Faso, ces derniers se sont montrés préoccupés par la menace que les importations de poulets découpés font peser sur les filières avicoles. Ils se sont engagés à proposer une directive aux gouvernements. Cependant, il y a lieu d’être prudent, car il est difficile de dire si nos pays accepteraient une telle proposition.

L’agriculture familiale emploie plus de 90 % des actifs

Dans la politique actuelle du Sénégal, on évoque beaucoup la diversification agricole, mais elle ne rompt pas avec la logique des cultures d’exportation. Le précédent de l’arachide, promue pendant la colonisation, démontre qu’on ne peut pas construire une économie durable sur une culture tournée vers l’exportation : aujourd’hui, l’Europe et l’Amérique ont pu trouver des huiles de substitution et les cours se sont effondrés. Les conséquences ont été désastreuses pour toute l’économie sénégalaise. Il faut protéger les réalités de l’agriculture familiale. Elle emploie 90 à 95 % des actifs, contrôle plus de 90 % des terres et assure plus de 90 % de la production nationale.

L’agriculteur africain a une stratégie de minimisation des risques. Il élève poules, chèvres, moutons, tout en cultivant mil, maïs, niébé, arachide et autres. Mais ce secteur est fragilisé par l’évolution des prix et la perte des marchés. Notre agriculture familiale n’est pas du tout soutenue. Au Sénégal, le gouvernement semble donner la priorité à l’agriculture industrielle qui seule a accès aux financements.

Il est vain de vouloir une politique agricole mondiale uniformisée. Pour la bonne et simple raison que les agricultures et les conditions climatiques ne sont pas les mêmes. Les pays, les modes fonciers et les moyens de production n’ont pas le même niveau. C’est irréaliste de vouloir mettre sur un pied d’égalité un paysan africain qui n’a pas 10 hectares à cultiver et un fermier européen qui exploite 250 hectares et qui aurait pu, par exemple, utiliser un avion pour lutter contre les criquets qui font en ce moment des ravages en Afrique sahélienne.

Propos recueillis par Madieng Seck

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