Compensation carbone, Droits des peuples, Echos du monde

Le collectionneur d’expériences

Publié le 13.10.2021| Mis à jour le 01.07.2022

Au sein du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, Lindomar Padilha lutte depuis trente ans pour que les droits des Indiens d’Amazonie brésilienne soient respectés.

L’engagement de Lindomar Padilha au côté des Indiens d’Amazonie est né lors d’une nuit de souffrance. « C’était en 1990. J’avais 22 ans. J’effectuais mon premier séjour dans une communauté indigène, celle du peuple Aikewara, au cœur de l’État du Para. Un jour, le pajé Warini a dit vouloir m’enseigner à chasser de nuit. C’est en tout cas le prétexte utilisé pour me demander de grimper avec lui sur un arbre et d’attendre que la nuit tombe. »

Au bout d’une heure, le sorcier-guérisseur l’informe qu’il va se rendre sur un autre lieu de chasse, mais que Lindomar doit impérativement rester assis sur cette branche jusqu’à son retour.

Je suis toujours ému de pouvoir contribuer à la défense des peuples indigènes et, à travers eux, à celle de la vie et de toute l’humanité.

Lindomar

Muni de son arc et de ses flèches, le jeune homme va essuyer un violent orage, endurer le froid et subir les assauts incessants des moustiques. « Le pajé n’a réapparu qu’à l’aube, sourire aux lèvres. Sur le moment, j’ai contenu ma colère. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que son objectif n’était pas de m’initier à la chasse, mais de tester ma ténacité et ma loyauté à la parole donnée. Cette nuit a été fondamentale dans mon existence. » Et a conditionné son engagement au sein du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi, partenaire du CCFD-Terre Solidaire) pour défendre les droits des Indiens.

Rien pourtant ne prédestinait Lindomar Padilha à consacrer son existence à la défense des peuples natifs du Brésil. Né près de Rio de Janeiro, il est l’avant-dernier d’une lignée de 21 enfants. La vie dans cette famille, catholique, très pratiquante, est chiche malgré les efforts du père, petit agriculteur, dur au labeur. Pas de surprise donc lorsque l’adolescent envisage de devenir religieux. Il entre au séminaire et y passe cinq ans. Le temps de découvrir et se passionner pour la philosophie : Socrate, Platon, Descartes.

Un jour, une inconnue lui offre Une vie, de l’Indien Jiddu Krishnamurti. C’est la révélation. « Je me suis dit que si un Indien écrivait l’histoire de l’humanité, elle n’aurait pas la même forme que celle des penseurs occidentaux. » C’est de là que va naître son intérêt pour les peuples indigènes. « Chacun de ces peuples a une identité, une langue, une spiritualité et une philosophie propres. » D’où son besoin de tenter de comprendre la logique de la pensée des peuples originaux « qui n’est pas structurée selon un modèle cartésien ». Pour y parvenir, Lindomar décide d’aller à leur rencontre. « Car plus qu’être un chercheur en philosophie, je veux être un collectionneur d’expériences. »

Il découvre la violence des grands propriétaires terriens

Aidé par la bienveillance de prêtres qui l’encouragent à suivre ses convictions, le jeune homme entame son expérience chez les Aikewara. Il y rencontre Rose, sa future épouse, anthropologue, elle aussi très impliquée au sein du Cimi. Il découvre surtout la violence des grands propriétaires terriens pour qui les territoires indigènes ne sont vus que comme sources d’enrichissement pour le bois et comme des freins à l’élevage extensif. Envers et contre tout, Lindomar défend une posture légaliste.

Le développement, depuis les années 2008, des programmes de séquestration carbone, orchestrés par les pouvoirs locaux, n’a apporté que des bénéfices dérisoires aux communautés.

« La Constitution de 1988 reconnaît les droits des peuples indigènes à posséder leur territoire. Je ne fais que me battre pour qu’elle soit appliquée. » Cette détermination lui vaut de nombreuses menaces de mort et tentatives de corruption. Mais surtout le respect des peuples indigènes qui l’accueillent avec les honneurs, où qu’il aille. « J’admire sa capacité de réflexion, mais surtout son courage, confie son épouse. Un jour, en pleine réunion avec les puissants représentants de l’Institut brésilien de l’environnement (Ibama) qui menaçaient d’incarcérer un cacique indien, Lindomar s’est levé et leur a dit : “Aussitôt que vous mettrez cet homme en prison, soyez sûrs que nous mobiliserons tous nos moyens financiers, humains et intellectuels pour le libérer”. »

Douze jours sur les rivières pour défendre les peuples natifs

Fin des années 1990, le couple est pressenti par le Cimi pour aller travailler dans l’État de L’Acre, à la frontière avec le Pérou. Lindomar y est promu coordinateur. « J’ai assumé cette fonction très politique par devoir », sourit-il.

Il y apprend la diplomatie, mais renforce aussi ses convictions en constatant « combien la nature et ceux qui y vivent sont soumis à un modèle implacable et dévastateur ». En particulier depuis 2008, « avec le développement dans la région de programmes successifs de séquestration carbone, orchestrés par les pouvoirs locaux, mais dont les bénéfices pour les populations indigènes sont dérisoires ». C’est cette volonté de défendre les peuples natifs qui pousse Lindomar à embarquer encore aujourd’hui à bord de bateaux bruyants et inconfortables pour remonter, durant parfois une douzaine de jours, les cours d’eau de la région.

« Après celle de la vie, la plus brillante des expériences est d’avoir passé tout ce temps au côté des peuples indigènes. Je suis toujours ému de pouvoir contribuer à leur défense et, à travers eux, à celle de la vie. Pas seulement de celle des peuples natifs, mais de toute l’humanité. »

Jean-Claude Gérez

avec le CCFD - TERRE SOLIDAIRE

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