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Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement – Terre Solidaire

Pour Pâques, lire le bouleversant appel au dialogue d’un prêtre otage de Daesh

Publié le 15.04.2019 Mis à jour le 18.04.2019

Moine catholique syrien proche de Paolo Dall’OGlio, le père Jacques Mourad a été otage de Daesh durant cinq mois en 2015. Sauvé des mains de ses ravisseurs par des amis musulmans, il raconte sa captivité et son engagement en faveur du dialogue islamo-chrétien dans un livre à découvrir : "Un moine en otage, le combat pour la paix d’un prisonnier des djihadistes".

Pour Pâques, lire le bouleversant appel au dialogue d'un prêtre otage de Daesh
Jacques Mourad© Alessia GIULIANI/CPP/CIRIC

Son monastère de Mar Elian, en plein cœur du désert syrien, jadis havre de paix soutenu par le CCFD-Terre Solidaire, est aujourd’hui détruit. Sa communauté chrétienne meurtrie et six millions de ses compatriotes ont fui le pays. Son corps souffre des stigmates de la guerre et de la torture. Son cœur est dévasté…

Comment le père Mourad a-t-il trouvé dans la prière et dans l’amitié sans faille de ses frères musulmans la force intérieure de survivre à l’insoutenable ? Deux ans après son enlèvement par des djihadistes, il prend la parole dans un livre manifeste pour la paix : Un moine en otage, le combat pour la paix d’un prisonnier des djihadistes. Il y crie sa souffrance tout autant que son espérance en un monde qui peut faire le choix de la non-violence, de la rencontre et de la justice.

De la méfiance envers les musulmans à l’amitié profonde

Dans son livre, le père Jacques Mourad retrace l’histoire de sa vie. Aîné d’une famille de cinq enfants, il grandit à Alep. Sa mère d’origine libanaise est maronite, son père est syriaque. Deux générations plus tôt, la famille était orthodoxe. Ses grands-parents paternels ont subi l’exil forcé pour échapper aux persécutions de l’Empire ottoman. « L’héroïsme de mes grands-parents et leur fidélité à la foi chrétienne malgré les épreuves m’émerveillaient » raconte-t-il. Cette histoire tourmentée fait partie des récits familiaux qui bercent son enfance. Jacques vit sa foi d’enfant dans ce « tourbillon œcuménique ».

En revanche, « en dehors du temps scolaire, chrétiens et musulmans ne se croisaient guère. C’était une forme de coexistence pacifique. Il pouvait même y avoir une certaine méfiance mutuelle » raconte-t-il.

Inconsciemment, une bulle sociale et intérieure le tient à distance des musulmans. Mais petit à petit, la vie et les rencontres vont pétrir et ouvrir son cœur. « Ce fut un cheminement. Ce fut une conversion. »

Mar Moussa et Mar Elian : l’appel du désert

Le jeune Jacques souhaite devenir prêtre. A dix-huit ans, il quitte la Syrie pour étudier au Liban où va réellement s’opérer sa rencontre avec l’islam, et changer le cours de sa vie.

Une autre rencontre est décisive, celle du père Paolo Dall’ Oglio, jésuite Italien, ordonné dans le rite syriaque . Un chrétien amoureux de l’islam. C’est lui qui redonnera vie au monastère Deir Mar Moussa al-Habachi, l’un des plus anciens lieux de vie monacale en Orient, abandonné depuis 150 ans.

Eté 1991, le père Jacques répond à l’appel du désert et de la vie contemplative et monastique. Il s’installe à Mar Moussa. Aux côtés du père Paolo, il participe à la fondation d’une nouvelle communauté monastique catholique de rite syriaque, mixte et dédiée au dialogue islamo-chrétien : la communauté Deir Mar Moussa al-Habachi.

Messe de Pâques à Mar Moussa

Messe de Pâques à Mar Moussa avant la guerre

Cinq ans plus tard, son évêque l’envoie rebâtir le monastère de Mar Elian, à trente minutes de Mar Moussa, aux abords de la ville de Qaryatayn. Y vivent alors « trois cent soixante-douze paroissiens syriaques catholiques, aux côtés de sept cents orthodoxes, au milieu d’une vingtaine de milliers de musulmans sunnites ». Au fil des années, le père Mourad fait de Mar Elian un lieu de paix, d’accueil et de dialogue. Il devient un homme incontournable de Qaryatayn .

Le 21 mai 2015 tout bascule

En 2015, malgré le conflit qui sévit depuis quatre ans, le monastère est resté « une oasis de paix dans l’enfer de la guerre ». Pourtant de nombreux signes laissent présager le pire. Des combattants djihadistes sont venus demander au père Mourad d’arrêter son école de fanfare. « La musique est haram, elle éloigne de Dieu, elle est l’œuvre de Satan ». De plus, « l’argent coule à flot au cœur du désert asséché. On m’a raconté qu’il venait tout droit d’Arabie saoudite. »
« Qu’on cesse de nous faire croire que ce conflit est une guerre des sunnites contre les chiites, ou du monde musulman contre les pays que l’on dit chrétiens, ou même une résurgence de la guerre froide. Non, ce n’est qu’une guerre comme tant d’autres, pour l’or noir, pour l’argent, pour le pouvoir mondial. »

Le père Mourad se sent agité par des « ténèbres intérieures »  : « Je n’en peux plus de ces « qui », de ces « pourquoi » de ces « comment », de toutes ces questions qui résonnent en moi sans jamais trouver de réponse. Pourtant, elles sont bien là, elles m’oppressent. »

Jusqu’au jour où tout bascule. Le 21 mai 2015, deux hommes armés et masqués font irruption dans le monastère. Ils enlèvent le père Mourad et Boutros, un jeune postulant présent ce jour-là. Détenus dans une salle de bain de Raqqa, commencent alors des semaines d’angoisse, de tortures, de profond désespoir. D’empathie, aussi, envers ces hommes qu’il ne comprend pas. Mais au seuil de la mort, son cri de foi va le sauver. Acculé, une lame sous la gorge, il hurle cette phrase qui vient du plus profond de ses entrailles : « Mon Dieu, prends pitié de moi ». Bouleversé, le bourreau renonce à son acte de barbarie.

Le père Mourad est relâché sous conditions, ainsi qu’une partie de ses paroissiens qui avaient également été enlevés. Ils retournent tous à Qaryatayn où ils sont surveillés de près. En réalité, ils sont toujours prisonniers de Daech.

Les jeunes filles sont même menacées d’être mariées à des djihadistes. Désormais, la fuite est la seule issue. Sans l’aide de la communauté musulmane, elle est impossible. En secret, et grâce à leurs amis musulmans, de nombreuses familles chrétiennes ainsi que le père Mourad vont réussir s’échapper de Qaryatayn. Les représailles contre ces musulmans complices vont être terribles.

« Je suis moine et prêtre syriaque catholique et ce sont des musulmans sunnites qui ont risqué leur vie pour sauver la mienne et celle de mes paroissiens. Certains de ces amis sont morts parce qu’ils ont voulu nous aider. Ils ont donné leur vie pour nous. »

Soyons artisans de paix

La mort dans l’âme, le père Mourad a quitté son pays natal. Il est aujourd’hui réfugié au Kurdistan irakien où il poursuit son combat pour la paix au monastère Maryam el Adrah qui accueille des familles déplacées irakiennes. « Mon peuple est désormais éparpillé aux quatre coins du monde, déplacé par millions dans son propre pays, ou entassé dans des camps de fortune aux frontières, sans eau, sans nourriture, sans hygiène. Je veux être comme lui, je veux vivre comme un réfugié, pauvre parmi les pauvres. Je suis un pasteur : mon devoir est de vivre auprès de mon troupeau martyrisé. »  [1]

Ce livre intense ne laisse pas indemne son lecteur. Face à la violence qui détruit tout sur son passage, il imprègne une sorte de nécessité absolue à être artisan de paix, à répondre à l’urgence du dialogue et de la réconciliation.

Violaine Plagnol


Amaury Guillem, Jacques Mourad, le combat pour la paix d’un prisonnier de Daech, paru le 29 mai 2018 aux éditions de l’Emmanuel

[1Août 2018. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 5,6 millions de Syriens sont réfugiés, soit un tiers des réfugiés dans le monde.

En 2017. 6,3 millions de Syriens étaient réfugiés, 6,2 millions étaient déplacés à l’intérieur des frontières de leur pays, et 146 700 avaient le statut de demandeurs d’asile.

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