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Dossier

Article mis en ligne le 21 septembre 2020

Afrique : le Covid-19, prétexte pour masquer des crises politiques

Le calendrier électoral de l’Afrique en 2020 est pour le moins chargé : 22 pays ont au programme des scrutins présidentiels, législatifs et municipaux. Dans plusieurs pays, l’enjeu majeur de ces scrutins porte sur l’alternance politique, réclamée par la société civile souvent bâillonnée par les régimes autoritaires durant la crise sanitaire.

Afrique : le Covid-19, prétexte pour masquer des crises politiques

En Afrique de l’Est, Yoweri Museveni, indéboulonnable président de l’Ouganda depuis 1986, a suggéré un report de la présidentielle prévue pour début 2021 en raison de la pandémie. Son opposition s’étonne : d’autres maladies plus mortelles, comme le paludisme, n’ont jamais motivé de report de scrutin.

Au Tchad, le Covid-19 a également servi de prétexte à un énième report des législatives, repoussées de décembre 2020 à avril 2021, au grand dam de l’opposition.

Reporter ou pas les élections ? Dans les deux cas de figure, les pouvoirs en place se retrouvent sur la sellette.

« L’état d’urgence sanitaire a encore renforcé la restriction de nos libertés » - Roger Ekoué Folikoué, militant des Universités sociales du Togo

Le Togo a maintenu sa présidentielle le 22 février, date à laquelle la pandémie commençait à apparaître au sud du Sahara. Sans surprise, dans ce pays rompu à la fraude électorale, le président sortant l’a emporté avec 70,78 % des voix. « Avec l’état d’urgence sanitaire, on est venu encore renforcer la restriction de nos libertés individuelles, déjà bien affectées, s’indigne Roger Ekoué Folikoué, militant au sein des Universités sociales du Togo, partenaire du CCFD-Terre Solidaire [1]. On a constaté très tôt que le couvre-feu engendrait des actes de violence inouïs et des violations des droits humains. »

En République centrafricaine, des élections générales prévues pour décembre 2020 pourraient être reportées, de même qu’au Burkina Faso, où les scrutins présidentiel et législatif de novembre 2020 accusent déjà de nombreux retards, en raison de la pandémie et des attaques terroristes.

Côte d’Ivoire et Guinée, des élections à haut risque

En Côte d’Ivoire, le scrutin présidentiel est prévu pour le 31 octobre, dans un climat crispé. Non pas en raison de la crise du Covid-19 (102 décès au 3 août), mais à cause de l’annonce du président, Alassane Ouattara, de briguer un troisième mandat après le décès soudain du Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, le 8 juillet, son successeur désigné, au motif qu’il n’y aurait pas de « plan B » pour sa succession.

De plus, un rival potentiel, en la personne de Guillaume Soro, ancien allié du président, a été empêché de se présenter à l’élection. La Constitution ayant été révisée en 2016, le président de 78 ans estime qu’il peut désormais « remettre les compteurs à zéro » et briguer deux nouveaux mandats – à ses risques et périls.

Le même scénario se profile en Guinée, où un double scrutin s’est tenu le 22 mars, dix jours après l’apparition du Covid-19 sur le territoire. Le référendum constitutionnel, associé à des législatives, a été remporté par le pouvoir avec 91,6 % des voix, en raison d’un boycott de l’opposition, mais aussi d’irrégularités dans le fichier électoral. Des erreurs si importantes qu’une mission de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a recommandé le 11 mars d’expurger du fichier électoral : 2,4 millions d’inscrits, sans pièces d’identité, sur un total de 11,6 millions d’électeurs.

Ce référendum ouvre la porte à un troisième mandat du président Alpha Condé, au pouvoir depuis 2010. Il se présentera, malgré ses 82 ans le 18 octobre prochain, s’appuyant sur la nouvelle Constitution pour remettre, lui aussi, « les compteurs à zéro ». La nouvelle loi fondamentale limite à deux le nombre de mandats successifs, ce qui lui permettrait d’en faire quatre au total.

Le scrutin risque de se dérouler dans un climat de crise politique, continuelle dans un pays où l’opposition est réprimée (voir encadré). Une trentaine de manifestants sont tombés sous les balles de la police entre octobre 2019 et mars 2020, aggravant un bilan déjà lourd de plus de 100 morts depuis 2010.

La pandémie, avec 49 morts au 3 août, a emporté plusieurs barons du pouvoir, parmi lesquels le président de la commission nationale électorale. Mais elle n’empêchera vraisemblablement pas la présidentielle d’avoir lieu.

Par Sabine Cessou

Guinée : une mobilisation citoyenne inédite

En amont du référendum constitutionnel de mars 2020, le Front national de défense de la Constitution (FNDC) – coalition d’acteurs de la société civile et de partis d’opposition – a mobilisé à plusieurs reprises des centaines de milliers de manifestants dénonçant ce qu’ils qualifient de « coup d’État constitutionnel ».

Face à cette contestation citoyenne inédite depuis l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé en 2010, les forces de défense et de sécurité ont eu recours à une répression sanglante.

Mais les journalistes et acteurs de la société civile ont fait preuve de résilience et d’abnégation pour lutter contre l’impunité et s’investir dans le renforcement de la démocratie. De nombreuses initiatives en témoignent : dialogues et contrôles citoyens, concertations locales, médiations entre communautés, syndicalisme puissant.

La communauté internationale, mobilisée contre le Covid-19, ne doit pas délaisser les enjeux de démocratie et de gouvernance, indispensables pour éviter le drame sanitaire, économique et social qui s’annonce. Elle doit prendre position, soutenir les revendications légitimes de la population et défendre les droits humains. Un appel repris par le mouvement Tournons la page – soutenu par le CCFD-Terre Solidaire – dans un communiqué de presse « Guinée, Côte d’Ivoire : alternances sacrifiées, démocraties menacées ».

Par Émilie Leroux, chargée de mission Guinée

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[1Voir l’article Togo : la société civile face à l’instrumentalisation de la crise sanitaire (FDM n° 313).

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