Prix Photo : Natalya Saprunova, ce froid qui n’est plus éternel
Lauréate du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire « Voir le monde en face », la photographe française d’origine russe Natalya Saprunova documente la fonte du permafrost, ce sol gelé depuis des millénaires qui est en train de disparaître sous l’effet du réchauffement climatique. Sa série documentaire “Permafrost – Ce froid n’est plus éternel” a été récompensée par le Prix du Public. Elle partira prochainement en reportage auprès d’une organisation partenaire du CCFD-Terre Solidaire.
Du 3 au 26 octobre 2025, venez découvrir le travail des 5 lauréats du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire au Point Ephémère, à Paris. La soirée d’inauguration aura lieu le vendredi 3 octobre en présence d’une partie des photographes lauréats. ☞ En savoir plus
« À l’été 2021, je suis retournée dans ma région d’origine, la péninsule de Kola, pour documenter le mode de vie moderne des Saamis, les éleveurs de rennes traditionnels. Une vague de chaleur s’abattait alors sur cette zone de l’Arctique russe, dans le nord-ouest du pays : 35 °C en juin, c’était irréel ! Les habitants tentaient tant bien que mal de résister, en s’adaptant. Je me suis alors posé une question simple : si l’air se réchauffe autant, qu’en est-il de la terre ? Et, surtout, qu’en est-il du permafrost, ce sol gelé depuis des millénaires qui recouvre 20% de la surface continentale de la planète ? J’ai tout de suite pensé à la Yakoutie, la région de Sibérie considérée comme le berceau du permafrost.
Je suis allée à Oïmiakon pour la première fois en décembre 2022. Ce village est connu pour être l’endroit habité le plus froid du monde : en hiver, les températures descendent en dessous de – 60 °C. J’ai rencontré des Yakoutes et des Evenks, deux peuples qui vivent en grande partie grâce à l’élevage de chevaux, de vaches et de rennes, des animaux pouvant résister à ces conditions climatiques extrêmes.
Puis, je me suis rendue dans des stations météorologiques pour mieux comprendre la situation. Malgré des moyennes annuelles relativement stables, les anomalies se multiplient : chaleurs ou écarts de température inhabituels, incendies de forêt et de toundra, fortes chutes de neige et inondations. Tout cela accélère le dégel du permafrost. Des lacs dits “thermokarstiques” se créent également à cause de la fonte de la glace souterraine, causant un affaissement des sols et l’effondrement de bâtiments.
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Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est de voir de mes propres yeux les couches profondes du permafrost en train de se désagréger. Ce sol très ancien contient de la matière organique, comme de l’herbe que mangeaient les mammouths. En dégelant et en se décomposant, il libère de grandes quantités de CO2 et de méthane, des gaz à effet de serre extrêmement puissants. Les restes d’animaux préhistoriques peuvent aussi représenter un danger car, en étant de nouveau à l’air libre, ils peuvent faire ressurgir d’anciens microbes et virus.
Après la Russie, j’ai tenu à élargir mon projet au Canada. Ce pays, gravement touché par le dégel du permafrost, possède le plus long littoral arctique habité au monde. C’est un territoire clé pour comprendre l’ampleur des dégâts.
En me rendant sur place, j’ai constaté les mêmes phénomènes qu’en Sibérie : affaissement des sols, destruction d’infrastructures, formation de lacs “thermokarstiques”, libération de gaz à effet de serre et menaces pour les écosystèmes et les ressources alimentaires traditionnelles. Partout, le changement climatique est ressenti comme une atteinte matérielle, mais aussi spirituelle et culturelle. Les communautés autochtones canadiennes sont affectées dans leurs activités, comme la chasse ou la pêche, mais aussi dans leur identité, leur culture…
Il existe une différence essentielle entre les deux régions. En Sibérie, le permafrost est dit “continu” : ancien de plusieurs dizaines de milliers d’années, il recouvre presque tout le territoire sur des centaines de mètres de profondeur. Au Canada, il est “discontinu” : il alterne avec des zones libres de glace. Là, le dégel se traduit par l’érosion accélérée des côtes, notamment le long de l’océan Arctique, de la mer de Beaufort et du fleuve Mackenzie, et la contamination au mercure des cours d’eau. Les Inuvialuits sont directement menacés : les autorités locales envisagent la relocalisation de villages entiers, faisant de ces communautés les premières réfugiées climatiques du Canada. »
Propos recueillis par : Alexandra Nawawi
Photos : Natalya Saprunova
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