Noël contre la faim

Numéro 295- Septembre/Octobre 2016

 

Syrie : Sana Yazigi, la mémoire vivante de la révolution

Animée par la conviction profonde qu’il faut préserver la mémoire, Sana Yazigi a créé un site internet unique en son genre. À la fois archives, mémoire et actualité, le site « La Mémoire créative de la révolution syrienne », partenaire du CCFD-Terre Solidaire, recense, depuis mai 2013, l’expression intellectuelle et artistique du peuple syrien qui s’est soulevé contre Bachar al-Assad.

Auteur(s) : Gwénaëlle Lenoir
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Durant de longs mois, elle a conservé l’anonymat, s’est protégée derrière un pseudonyme et une grande prudence. Il lui fallait garantir la sécurité de ses proches, de ses collaborateurs et la sienne. Et puis, la peur est partie. Elle l’a laissée derrière elle, comme elle l’avait fait au tout début de la révolution au printemps 2011. Cinq ans plus tard, Sana Yazigi avance à visage découvert, de Beyrouth à Paris, d’Istanbul à Berlin. La voix douce, le regard brun déterminé, elle rencontre un public désireux d’aller au-delà du flot d’images sanglantes et confuses en provenance de Syrie.

Cette graphiste syrienne, aujourd’hui en exil à Beyrouth, est la créatrice et l’âme d’un site internet unique en son genre  : « La Mémoire créative de la révolution syrienne », publié en arabe, anglais et français. Depuis sa mise en ligne en mai 2013, il est à la fois musée, archives, mémoire et actualité.

Il recense, jour après jour, ville par ville, l’expression intellectuelle et artistique du peuple qui s’est soulevé contre le régime de Bachar al-Assad. Vingt deux catégories permettent de naviguer dans un flot « massif » selon Sana Yazigi. Elle s’en émerveille encore :

« J’ai été très surprise au début de la Révolution. Tous ces gens qui, soudainement, osaient s’exprimer librement, par toutes sortes de moyens. Pas seulement les artistes, mais tous ces gens ordinaires, qui voulaient la liberté, la démocratie, une autre Syrie. Ils imaginaient, ils créaient, ils postaient sur Internet. C’était d’une richesse extra ordinaire. »

Une nouvelle Syrie émerge sous les yeux de cette native d’un village proche de Damas. Loin de l’élite visée par l’agenda culturel mensuel qu’elle a dirigé pendant cinq années, avant le soulèvement populaire.

Sous la dictature, il est interdit d’imaginer et de se souvenir. Trop dangereux aux yeux d’un régime qui s’acharne à contrôler les esprits pour conserver son absolu pouvoir.

« Quand j’ai eu quatorze ans, se souvient la quadragénaire, les cours d’arts plastiques, de musique et de sport ont disparu des emplois du temps dans les écoles publiques. Ils n’ont pas été officiellement annulés, ils ont juste disparu. Les enfants, comme les adultes, ne devaient pas créer, imaginer, s’exprimer. »

À la mort de Hafez al-Assad en 2000, son successeur de fils, Bachar, ouvre les vannes. Petitement, mais une partie de la société syrienne s’y engouffre. Sana Yazigi n’oubliera pas le « printemps de Damas », ces discussions qui éclosent partout, dans les salons des appartements, sous des tentes dans la rue, dans les transports en commun. Ni la porte sur la liberté qui se referme en claquant aussi soudainement qu’elle s’était entr’ouverte, et les arrestations qui suivent.

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Tammam al-Omar réalise des affiches et des pochoirs au nom de la liberté. Sur cette affiche : « Parce que l’innocence est plus forte que la barbarie ». Hommage au sud de Damas assiégé depuis quatre ans. © Tammam al-Omar

Aussi, en décembre 2012, dans son exil beyrouthin décide-t-elle de s’adonner à ce travail de documentation et d’archivage qui deviendra La Mémoire créative. Seule d’abord. Puis elle trouve des financements, modestes mais réels, auprès de la Fondation allemande Friedrich Ebert, de l’ambassade de Norvège, de l’Institut français et du CCFD-Terre Solidaire.

Poste d’observation des soubresauts syriens

L’équipe est constituée aujourd’hui de six personnes, Sana comprise, qui fouillent le net chaque jour à la recherche de nouveaux documents. Slogans, graffitis, musique, chansons, peinture, banderoles, caricatures, publications, romans et même timbres. Il y a ces slogans brandis par les habitants de Kafranbel, petite ville du nord du pays, qui font le tour du monde. Ce timbre en hommage au médecin de l’hôpital de Qousseir, qui soigna les blessés sous les bombes au péril de sa vie. Cet épouvantail, dans un monde post-apocalypse terrifiant, avec le drapeau de l’État islamique derrière lui, une affiche digitale récente. Trois exemples parmi des centaines de milliers d’autres.

La Mémoire créative est un exceptionnel poste d’observation des soubresauts syriens. « Les Syriens se sont exprimés sur les groupes islamistes armés, Jabhat al-Nosra et Daech bien avant que la communauté internationale ne s’en inquiète. Ils continuent, à Raqqa, par exemple, au péril de leur vie », relève Sana Yazigi. Mais, aujourd’hui, la production est liée à des événements précis, comme la réélection de Bachar al-Assad, l’intervention occidentale puis celle de la Russie.

Il y a aussi, depuis deux ans, une abondance de vidéos « témoignages directs » de la guerre. La Mémoire créative ne les documente pas :

« Nous ne retenons pas une vidéo d’un largage de barils d’explosifs. Mais nous retenons une affiche, un dessin, un graffiti sur ce même événement. »

Sana Yazigi situe le vrai tournant au massacre au gaz sarin de la Ghouta le 21 août 2013 et au recul des États-Unis qui avaient promis d’intervenir si la « ligne rouge » de l’arme chimique était franchie : « Beaucoup de personnes ont alors cessé de produire. À quoi cela sert-il de faire une banderole ou une chanson ? » Elle-même a failli cesser son activité : « Je me suis posé la même question : à quoi bon tout ça ? Sans l’aide d’un psychanalyste, je n’aurais jamais pu surmonter ce choc. »

Et sans la conviction profonde qu’il faut préserver la mémoire, celle de cette révolution qui est devenue cent guerres en une.

« Je ne suis allée qu’à une seule manifestation en 2011. Et pour la première fois de ma vie, j’ai senti que j’existais : j’ai un nom, un visage, je suis une petite part de cette Syrie. Nous devons garder cette histoire, cette chronologie, pour regarder comment cela a commencé. Et comment nous en sommes arrivés là. »

Voir aussi notre article sur le site Internet Le conflit syrien pour les nuls

Pour découvrir l’action de partenaires du CCFD-Terre Solidaire en Syrie :
En Syrie, la faim comme arme de guerre

Article mis en ligne le 17 octobre 2016

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