Un avenir sans faim

Numéro 300 - Juillet-Août

 

Karnataka : Les peuples de la forêt défendent leurs droits

(Extraits) Retrouvez l'intégralité du reportage dans notre magazine FDM

En Inde, les populations tribales du Karnataka sont expulsées des forêts où elles vivent depuis plusieurs décennies. Des milliers de personnes se retrouvent sans terre et sans droit. Pour survivre, elles sont obligées de travailler dans des conditions de quasi esclavage pour des propriétaires sans scrupules. Fedina, un réseau de 19 associations, soutenu par le CCFD-Terre Solidaire, les incite à s’organiser pour défendre leurs droits.

Kenchaya habite près du village de Machur, au cœur de la réserve naturelle du Nagarhole National Park dans le Karnataka, un petit hameau de six ou sept huttes. Assis en cercle avec d’autres sous un banyan magistral, il entonne un chant repris en chœur par le groupe. « C’est une chanson de lutte », précise le petit homme.

Un hymne au combat qu’il mène avec les siens dans l’espoir de conquérir leurs droits. Comme beaucoup d’autres, ces Adivasi ont été expulsés de leurs terres ancestrales, de la forêt profonde où ils vivaient en paix.

« Nous vivions paisiblement à une dizaine de kilomètres d’ici, dans la forêt où je suis né il y a cinquante-cinq ans, raconte Kenchaya. Mon grand-père, mon père y ont vécu. Mon enfance était belle. Nous partagions ces forêts avec les animaux sauvages. Et tout ce dont nous avions besoin s’y trouvait : les baies, les plantes, les fruits et le miel. »

Dans les années 1970, la création de parcs nationaux mais également la construction de réservoirs d’eau dans la région ont sonné le glas de cette vie en totale communion avec la nature. Des dizaines de villages ont été évacués, des milliers de personnes se sont retrouvées sans terre. Et sans droit. À vivre au bord des routes.

Historiquement, tout a commencé en 1972, quand le gouvernement central indien a voulu renforcer les lois contre la dégradation des zones déjà protégées. L’introduction de ce Wildlife Protection Act, avec ces mesures renforçant la protection de la faune et de la flore sauvages, allait cependant mettre un terme à un mode de vie séculaire. Cette loi, passée sans grande concertation, a proscrit toute exploitation de la forêt et a privé de ressources les tribus. Elles y trouvaient leur nourriture mais aussi une source de revenus, grâce à la vente du miel, de la cire d’abeille, de la cueillette du amla, fruit d’un groseillier indien utilisé notamment en soins ayurvédiques et dans les shampoings. « On a limité la récolte à la seule consommation personnelle », explique Kenchaya. « Les autorités nous ont accusés d’être des voleurs et des vandales, reprend Kenchaya, mais c’est oublier que les activités illégales qui défigurent aujourd’hui la forêt [notamment le trafic de bois ] sont le fait de personnes venues de l’extérieur, avec la complicité des fonctionnaires en charge des forêts. »

Soutenir l’accès des Adivasi à la terre

Aujourd’hui, les Adivasi continuent de se heurter au manque de volonté politique, mais surtout aux pressions des lobbies liés au commerce du bois ou de l’extraction minière. À cela s’ajoute le rejet des Adivasi par la population majoritaire, et notamment des hautes castes hindoues, qui les considèrent, au même titre que les Dalits (intouchables), comme des citoyens de seconde zone.

Asma et Somashekar travaillent pour Fedina. Ils ont fait la route depuis Bangalore, la capitale du Karnataka. Ils coordonnent les actions des différentes associations soutenant les populations adivasi, notamment pour les droits à la terre.

« Les anciens ont été déplacés plusieurs fois, peut-être devront-ils encore bouger sous la contrainte. Certains ont obtenu des terres, mais sans titre de propriété. Et d’autres ont les documents mais ils n’arrivent pas à obtenir les terrains qui leur reviennent, les propriétaires, hautes castes, refusant de céder. Même après la décision des tribunaux »

L’association BKS, soutenue par le CCFD-Terre Solidaire fait partie du réseau Fedina et oeuvre dans le district d’H.D.Kote auprès de 25 000 personnes. Son objectif est de faire pression sur les autorités afin d’obtenir les précieux sésames permettant aux Adivasi de rester sur leurs terres.

Défendre les droits des travailleurs journaliers

Quand il sont privés de leur accès à la forêt qui était leur moyen d’existence, les Adivasi doivent chercher du travail ailleurs et se retrouvent à la merci d’employeurs peu scrupuleux. Recrutés à la journée – sans contrat de travail – ils travaillent dans les plantations de café et de poivre dans l’État limitrophe du Kerala. Des journées sans fin pour des salaires d’environ 200 à 300 roupies par jour, à peine 3 à 4 euros.
Asma raconte leur situation difficile :

« Les employeurs exploitent au maximum les journaliers. Ils harcèlent et font usage de la violence. On nous rapporte parfois des cas de viols sur les femmes ».

BKS a créé en 2014 un syndicat local des travailleurs agricoles composé de 750 membres. Le syndicat a récemment obtenu plusieurs victoires importantes. Des augmentations de salaires : 450 roupies pour les hommes et 300 roupies pour les femmes, ce qui se rapproche du salaire minimum, aux environs de 500 roupies – entre 6 et 7 euros. Et une diminution importante du temps de travail des travailleurs syndiqués avec des journées de 8 h 30 au lieu de 10 à 12 heures auparavant.

À ces conditions de travail très dures, s’ajoute l’absence d’écoles pour les enfants et des services de santé inexistants ou trop éloignés.

Suresh, salarié de BKS, est trop jeune pour avoir connu la vie en forêt. Il regrette :

« On ne peut même plus aller librement rendre hommage à nos morts, ni prier nos dieux au temple, dans les villages de nos ancêtres. Il faut demander des autorisations, qu’on nous accorde uniquement pendant la saison des pluies. »

Des restrictions qui provoquent parfois de vives tensions entre villageois et fonctionnaires.

L’appui du réseau Fedina a permis aux communautés adivasi, qui traditionnellement n’avaient pas de structures communautaires, de s’organiser pour porter des revendications ou déposer des plaintes, et trouver leur place dans l’espace public.

Jean-Michel Delage

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Article mis en ligne le 16 août 2017

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