Un avenir sans faim

Numéro 300 - Juillet-Août

 

Les réseaux sociaux, des armes de mobilisation massive

Facebook, Twitter, Instagram... En Argentine, au Brésil, comme dans toute l’Amérique latine, les réseaux sociaux sont devenus incontournables pour mobiliser et organiser la protestation sociale.

Dix-neuf octobre 2016, place de Mai à Buenos Aires. Malgré la pluie, des dizaines de milliers d’Argentins manifestent contre les violences faites aux femmes. Quelques jours plus tôt, Lucia Perez, une jeune fille de seize ans, a été violée par deux hommes, laissée pour morte dans un quartier de la capitale. L’adolescente est la victime de trop dans un pays où une femme est assassinée toutes les trente-six heures.

Au-delà de l’émotion, l’une des particularités de cette mobilisation, initiée par le collectif « Ni una menos » (« Pas une de plus ») et une cinquantaine d’organisations de défense des droits des femmes, c’est qu’elle a été lancée et relayée massivement via les réseaux sociaux. Des réseaux qui sont devenus depuis quelques années des outils incontournables pour mobiliser et exprimer la contestation sociale et politique.

« Leur principal intérêt est de pouvoir atteindre des populations auxquelles nous ne pourrions pas avoir accès de manière personnelle et directe », explique Natalia Suárez, avocate et membre de l’Institut d’études juridiques et sociales de la femme (Indeso Mujer), partenaire du CCFD-Terre Solidaire basé à Rosario, à 300 km de la capitale. « L’autre intérêt, c’est la rapidité avec laquelle on peut partager l’information et la réactivité que cela suscite. »

Outre l’appel à des mobilisations et la diffusion d’informations ponctuelles, Indeso Mujer utilise son compte Facebook pour donner une visibilité à des thématiques comme la violence de genre et la traite des personnes.

« Cela permet de créer des liens avec d’autres espaces locaux, nationaux et internationaux qui travaillent sur les mêmes problématiques », rajoute Natalia Suárez

La réactivité liées à l’utilisation des réseaux sociaux, c’est aussi ce qui a caractérisé les manifestations de juin 2013 au Brésil, contre la hausse du coût des transports publics et la facture du Mondial de football en 2014. « Elles ont eu un caractère historique car c’est la première fois que des centaines de milliers de personnes descendaient dans la rue à l’appel de mots d’ordre lancés sur Facebook, Twitter, Instagram et WhatsApp », souligne Patricia Andrade Ladeira, spécialisée dans la production de contenus pour le web. « Cela a d’abord commencé à São Paulo. Mais très vite, les protestations se sont répandues à l’ensemble du pays, grâce à l’activité sur les réseaux sociaux. Cela a permis aussi à de nombreux citoyens de mesurer le décalage qui existait entre le traitement de ces manifestations par les grands médias nationaux et ce qu’il se passait réellement dans la rue. »

C’est le cas de Lucas Mendes de Souza. « Jusqu’à ces manifestations, je n’allais pas souvent sur les réseaux sociaux, admet ce comptable de trente-deux ans. Le déclic est venu lorsque j’ai constaté que les journaux télévisés ne montraient que des images de vandalisme en assurant, au moins au début, que les manifestations étaient peu suivies. » Or, le frère et des amis de Lucas participent à ces manifestations. Ils lui assurent que ces actes de vandalisme sont marginaux et les mobilisations massives. « Pour le prouver, ils m’ont montré des vidéos qui circulaient sur les réseaux sociaux. Depuis ce jour-là, assure Lucas Mendes de Souza, j’ai ouvert un compte Twitter et j’ai suivi plusieurs hashtags [1] sur Facebook qui appellent à la protestation sociale et politique. Je me sens plus en phase avec la société réelle. En fait, je me sens davantage citoyen », affirme celui qui participe, depuis août 2016, à toutes les manifestations réclamant la démission de Michel Temer, l’actuel président du Brésil (voir Faim et Développement n° 296).

« Pas de virtuel sans base locale »

C’est aussi pour développer la citoyenneté qu’Indeso Mujer met en place différentes stratégies d’utilisation des réseaux sociaux. « Nous avons une page Facebook pour publier les productions et images enregistrées durant les ateliers destinés aux jeunes [2], que nous organisons dans les écoles de Rosario », précise Natalia Suárez. Le partenaire du CCFD-Terre Solidaire considère par ailleurs Facebook comme « un outil fondamental pour occuper l’espace public, réclamer nos droits et exiger des réponses de l’État lorsqu’ils sont attaqués ou en danger ». Comme le montre le hashtag #niunamenos (Ni una menos) qui demande l’application d’une loi d’assistance juridique, votée par le Congrès mais non appliquée dans les faits.

Cette loi doit permettre aux femmes victimes de violences d’être accompagnées gratuitement dans leurs démarches. S’il salue « les avancées démocratiques liées à l’utilisation des réseaux sociaux », Henrique Antoun, coordinateur du laboratoire Communication et transformation politique de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), rappelle néanmoins que « pour être mobilisateurs, à grande échelle, ils doivent s’appuyer sur une militance locale réelle ».

Autre bémol, « les nouvelles technologies n’ont pas la richesse des relations interpersonnelles directes ». Un sentiment partagé à Indeso Mujer. « Ce n’est pas la même chose de répondre à une consultation sur un cas de violence de genre à travers une conversation privée sur Facebook et de recevoir la victime personnellement », reconnaît Natalia Suárez.

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[1Terme ou phrase précédé du symbole # utilisé comme mot-clé sur les réseaux sociaux.

[2La page est intitulée « Talleres Por Amor a Vos ».

Article mis en ligne le 23 août 2017

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