Un avenir sans faim

Publié le 05.11.2014

A Mindanao, les populations indigènes grandes perdantes de l’accord de paix

Amabella Carumba est vice-présidente du Mouvement populaire pour la paix à Mindanao (MPPM). Cette ONG locale, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, œuvre au rapprochement entre les communautés de Mindanao. Elle alerte sur la non reconnaissance des populations indigènes dans la nouvelle région autonome de Bangsamoro

Située au sud des Philippines, l’île de Mindanao est partagée entre trois communautés, musulmane (les Moros), chrétienne, et indigène (les Lumads). Depuis quarante ans, une guerre oppose les indépendantistes musulmans et le gouvernement national à Manille.
En mars 2014, à l’issue de longues tractations, le groupe rebelle indépendantiste de Mindanao, le Front moro de libération islamique (MILF) a signé un accord de paix avec le gouvernement philippin. Il prévoit la création d’une entité semi-autonome, administrée par la minorité musulmane. Cette nouvelle région autonome nommée Bangsamoro (« terre des Moros ») devrait couvrir un peu plus du territoire de l’actuelle région autonome de Mindanao.

Selon l’accord de paix signé entre le Front moro de libération islamique et le gouvernement, quel va être le sort réservé aux populations indigènes de Mindanao ?

Amabella Carumba : La Loi fondamentale qui jette les bases du transfert de compétence du gouvernement philippin vers la nouvelle région autonome du Bangsamoro est en cours de discussion au parlement et un comité ad hoc travaille sur ce projet. Mais nous savons déjà que selon le cadre de l’accord qui a été signé entre le gouvernement et le Front moro de libération islamique, aucune reconnaissance de l’identité indigène n’est prévue. Nous sommes inquiets car la loi prévoit que tous les habitants du territoire de Bangsamoro soient considérés comme Bangsamoro sans distinction.
Le MPPM a organisé une session de travail pour proposer des amendements à ce projet de Loi fondamentale. Dans notre déclaration de principe, nous demandons que cette loi inclue la reconnaissance de l’autodétermination des populations indigènes, la restauration de la gouvernance tribale, la reconnaissance de l’identité et de la culture ainsi que la reconnaissance des domaines ancestraux indigènes. Les populations indigènes sont les sacrifiés de cet accord de paix. Car leurs territoires ont beaucoup de ressources naturelles auxquels les autres voudraient accéder.
Tout le monde sait que si les autorités reconnaissent l’identité des populations indigènes, elles devront reconnaître leurs domaines ancestraux, car les populations indigènes sont très liées à la terre. Or c’est là le cœur du problème.

Quels sont les problèmes que rencontrent les peuples indigènes à Mindanao ?

AC : Nous nous battons contre l’accaparement des terres et notamment des domaines ancestraux. La terre et le sous-sol de cette région sont très riches en minerais et attisent la convoitise des entreprises extractivistes. Nous savons que depuis mars 2014, des explorations minières sont réalisés sur le territoire des populations indigènes. Nous avons du mal à faire entendre notre cause, car le processus de paix est très populaire dans la région et tous ceux qui critiquent cet accord passent pour des fauteurs de trouble ou des rabat-joie. Nous avons soutenu la signature d’un accord de paix à Mindanao mais les conditions de cet accord sacrifient le sort des populations indigènes. Nous sommes inquiets et nous pensons que les conditions vont être encore plus défavorables aux populations indigènes qu’auparavant. Car les autorités ont déjà dessiné un mini-plan Marchal pour le territoire de Bangsamoro : la région de Maguindanao va ainsi être un territoire dédié à l’agrobusiness et aux plantations. D’autres régions seront consacrées aux mines, enfin les dernières au tourisme. Dans ce plan, les autorités ne prennent pas en compte le sort des populations indigènes, qui sont, elles, plutôt favorables au développement durable.

Comment le MPPM intervient-il pour faire entendre la voix des populations indigènes dans le processus de négociation entre le Front moro de libération islamique et le gouvernement ?

AC : Le MPPM met en place des mécanismes de résolution des conflits et des espaces de dialogue pour les populations tribales de Mindanao. C’est pour cela que nous avons plaidé pour l’accord de paix. Cela fait plus de 10 ans que nous menons des campagnes d’informations sur le droit des Bangsamoro à l’autodétermination. Mais quand les discussions ont commencé entre le gouvernement et le Front moro de libération islamique, nous avons vite vu que les populations indigènes étaient marginalisées dans le processus.

Il nous paraît important que le parlement du Bangsamoro créé un ministère propre aux peuples indigènes, ce bureau devra faire partie du cabinet Bangsamoro pour développer et mettre en place le programme du Bangsamoro pour les peuples indigènes en accord avec la loi de reconnaissance des populations indigènes (IPRA) de 1997. Cette loi est issue de la lutte internationale de tous les peuples indigènes. Les Philippines l’ont ratifiée mais ne l’applique pas.

Vous sentez-vous trahis ?

AC : Ce n’est pas la population Moro qui a trahi les populations indigènes, mais les leaders. Le Front moro de libération islamique jurait que notre combat était leur combat. Historiquement nous sommes frères, nous avons les mêmes racines. Les populations indigènes veulent aussi le droit à l’autodétermination. Mais elles ne sont pas un groupe armé alors elles n’ont pas de poids dans les discussions avec le gouvernement national.
Le MPPM a pour objectif de prévenir l’émergence de futurs conflits. Aujourd’hui, un accord de paix est signé et une loi est en cours de négociation alors pourquoi laisser de nouveaux problèmes se développer ? Si on s’occupe du droit des populations indigènes, on évitera de futurs conflits.

Propos recueillis par Anne-Fleur Delaistre

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