Opinion : De Nairobi à Belém, unir justice fiscale et climatique pour financer la transition
Alors que la COP30 bat son plein à Belém, en Amazonie brésilienne, un autre rendez-vous mondial se déroule simultanément à Nairobi : les négociations autour de la future Convention fiscale de l’ONU. Deux processus majeurs, menés en parallèle, qui posent en creux la même question : comment financer la transition écologique et la justice sociale à l’échelle mondiale ? Dans cette tribune, Ryad Selmani, chargé de plaidoyer justice fiscale au CCFD-Terre Solidaire, montre en quoi ces deux processus sont étroitement liés et pourquoi une réforme fiscale mondiale est essentielle pour financer la transition écologique.
Ryad Selmani est diplômé en économie du développement à l’Université Paris-Dauphine, à Sciences Po Paris et à l’Université de Saint-Gall en Suisse. Après des expériences en coopération internationale et au développement, il a acquis une solide expérience en politiques publiques à l’Assemblée nationale. Il a rejoint par la suite le CCFD-Terre Solidaire en tant que chargé de plaidoyer justice fiscale. Ryad plaide pour une réforme du système fiscal international, notamment pour lutter contre le fléau de l’évasion fiscale des multinationales et des plus riches.
« Avec les négociations pour une Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale qui se tiennent du 10 au 19 novembre 2025 à Nairobi, un tournant décisif s’ouvre pour la gouvernance mondiale et le financement du développement durable.
Redéfinir en profondeur la fiscalité internationale
Cette Convention, en discussion à l’ONU, vise à redéfinir en profondeur les règles fiscales internationales afin de les rendre plus transparentes, équitables et inclusives, alors que l’évasion fiscale internationale continue de priver les Etats de centaines de milliards de recettes fiscales chaque année. Ce processus, lancé début 2025 à la suite de l’adoption fin 2024 d’une résolution historique de l’Assemblée générale des Nations unies portée par les pays africains, marque le transfert de la gouvernance fiscale mondiale vers un cadre véritablement multilatéral, placé sous l’égide de l’ONU.
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Prévu pour se poursuivre jusqu’en 2027, il a pour objectif d’établir une Convention-cadre sur la coopération fiscale internationale fondée sur la transparence, l’équité et la justice, pour enfin lutter contre les abus fiscaux mondiaux.
Au même moment, à Belém, la COP30 tente de trouver des solutions concrètes pour répondre à l’urgence climatique mondiale. Ensemble, ces deux processus peuvent enfin établir le lien essentiel entre justice fiscale, justice climatique et financement du développement durable.
Ryad Selmani, chargé de plaidoyer justice fiscale au CCFD-Terre Solidaire
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« De l’argent, il y en a »
Alors que la tentation de l’austérité refait partout surface et que le discours du « il n’y a pas d’argent » gagne du terrain, les pays historiquement responsables des émissions de gaz à effet de serre continuent d’échapper à leur responsabilité financière en invoquant le manque d’argent. Pas d’argent pour renforcer les services publics, soutenir le développement ou financer la lutte contre le changement climatique. Pourtant, de l’argent, il y en a – dans les profits colossaux des multinationales, notamment celles des énergies fossiles, et dans la richesse cachée des ultra-riches, dans les paradis fiscaux.
Alors que les sécheresses, les inondations et les pertes irréversibles se multiplient, les besoins financiers liés à la crise climatique atteignent des niveaux sans précédent. Les pays du Sud auraient besoin d’au moins 1 300 milliards de dollars par an pour faire face au dérèglement climatique, mais à peine 28 milliards ont été alloués à l’adaptation en 2022. Face à cette urgence, les pays du Nord, historiquement les plus responsables des émissions, ne sont pas à la hauteur de leurs engagements.
Les montants mobilisés restent insuffisants, et sont encore trop souvent octroyés sous forme de prêts, aggravant le fardeau de la dette dans les pays du Sud plutôt que de renforcer la solidarité. Dans le même temps, ces mêmes États du Nord laissent filer les profits records des grandes entreprises et des fortunes les plus élevées, en perpétuant un système fiscal défaillant et couteux.
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Un déficit qui n’est pas financier, mais politique
Les ressources existent : chaque année, près de 500 milliards de dollars échappent aux budgets publics à cause de l’évasion et de la fraude fiscales. Ces montants dépassent largement les financements consacrés à la lutte contre le changement climatique.
C’est un choix : celui de maintenir un système fiscal international inéquitable, qui protège les intérêts des plus puissants.
Pourtant, la fiscalité reste un levier puissant capable de transformer durablement nos sociétés. En taxant équitablement les multinationales et les ultra-riches, en luttant contre les flux financiers illicites et en imposant les bénéfices des industries polluantes, les États pourraient dégager des centaines de milliards de dollars chaque année pour financer la transition écologique, l’adaptation et la justice climatique.
Ecrire une nouvelle page de justice globale
C’est précisément ce que la Convention fiscale de l’ONU, actuellement discutée à Nairobi, pourrait permettre. Et c’est ce que la COP30, à Belém, tente de rendre concret en matière d’action climatique. Deux processus qui doivent avancer ensemble pour écrire une nouvelle page de justice globale : économique, sociale et environnementale.
Alors qu’à Belém, la COP cherche les financements nécessaires pour tenir les promesses de l’Accord de Paris, Nairobi peut fournir les outils concrets pour y parvenir : une surtaxe sur les profits des industries fossiles, une meilleure taxation des multinationales, une taxe mondiale sur la richesse, ou encore la suppression des niches fiscales dommageables. Une surtaxe de 20 % sur les 100 plus grandes compagnies pétrolières et gazières aurait à elle seule généré plus de 1 000 Mds $ depuis l’Accord de Paris.
Mais pour que la fiscalité devienne un véritable instrument de justice climatique, elle devra être progressive et équitable. Trop souvent, les politiques fiscales dites « vertes » se sont traduits par des taxes pesant sur les ménages modestes, tandis que les grands pollueurs continuent de prospérer. La future Convention fiscale de l’ONU devra, elle, inscrire au cœur de son mandat les principes du pollueur-payeur et des responsabilités communes mais différenciées.
De Nairobi à Belém, les États ont l’occasion d’écrire une page nouvelle de la gouvernance mondiale : celle d’une fiscalité au service du climat, du développement durable et de la justice sociale.
Le temps des demi-mesures est révolu. De Nairobi à Belém, les États doivent choisir : continuer à protéger les intérêts des plus puissants, ou bâtir enfin un système fiscal capable de financer la justice climatique et sociale dont dépend notre avenir commun. »
Texte : Ryad Selmani, chargé de plaidoyer justice fiscale au CCFD-Terre Solidaire
Photo : Alessandro Cinque / CCFD-Terre Solidaire
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