Rencontre avec deux gardiens du fleuve Atrato en Colombie
La Loire aura-t-elle bientôt une personnalité juridique ? Ce serait une première en France, mais pas dans le monde. En 2016, la Cour constitutionnelle colombienne a fait du fleuve Atrato un sujet de droit. Nous avons rencontré deux de ses gardiens, alors de passage en France, pour en savoir plus.
Quand nous le questionnons sur ce que signifie être gardien d’un fleuve, Alexander Rodríguez Mena nous met en garde gentiment : si le mot sonne bien sémantiquement, il ne faut pas se méprendre. Être gardien d’un fleuve ce n’est pas seulement en prendre soin, ni même faire en sorte que ses différents droits soient respectés. Les implications sont bien plus larges.
1 fleuve, 14 gardiens, 400 000 habitants
Leader communautaire et avocat de profession, Alexander sait de quoi il parle. Il est l’un des 14 gardiens de l’Atrato, un fleuve dont dépendent 400 000 personnes. Le jour où nous le rencontrons, il est accompagné de Bernardino Mosquera, lui aussi gardien du fleuve, ainsi que de Viviana González Moreno et de Rodrigo Rogelis, tous deux directeurs adjoints de Siembra, une organisation partenaire du CCFD-Terre Solidaire, spécialisée dans les droits de la nature.
Être gardien de la rivière Atrato implique beaucoup de responsabilités et d’engagement, mais aussi d’aimer ce territoire et de savoir pourquoi on le défend.
Bernardino Mosquera, gardien du fleuve Atrato et représentant légal de l’association Nuestra Casa Común qui cherche à améliorer les conditions de vie des habitants
Les droits de la nature : une innovation juridique qui vient du Sud
Les droits de la nature sont encore méconnus en France, même si des collectifs de juristes, de chercheurs et de citoyens s’emparent de la question depuis plusieurs années. Poussée par des associations, la ville de Paris a lancé une convention citoyenne sur les droits de la Seine au printemps 2025. En juillet de la même année, des associations corses ont publié une déclaration des droits du fleuve Tavignagnu. Un Parlement de la Loire existe pour sa part depuis plusieurs années.
Les droits de la nature sont une catégorie émergente du droit qui veut nous faire comprendre que nous faisons partie de la nature et que celle-ci a des cycles, des limites, des principes que nous devons respecter. Les activités humaines doivent se dérouler dans le respect de ces cycles.
Viviana González Moreno, avocate et directrice adjointe de Siembra
L’inspiration est à trouver plus au Sud. En 2016, les juges constitutionnels colombiens dotent le fleuve Atrato d’une personnalité juridique. C’est le 3e fleuve au monde à en faire l’expérience, après le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande et le Gange en Inde.
Le fleuve Atrato, un fleuve menacé
D’une longueur de 750 kilomètres, le fleuve Atrato traverse toute la région du Chocó dans le nord-ouest de la Colombie, avant de se jeter dans la mer des Caraïbe. Sa biodiversité exceptionnelle est menacée, notamment par l’industrie extractive et l’orpaillage illégal qui contaminent ses eaux de mercure et d’essence. Pour les communautés locales qui en dépendent, préserver le fleuve Atrato est vital.
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Un système de gouvernance profondément lié au territoire
Les habitants du Chocó ne sont pas pour rien dans la reconnaissance du fleuve Atrato comme sujet de droit. Beaucoup d’entre eux et elles sont issus de communautés autochtones et afrodescendantes. Leur histoire se caractérise par la résistance et l’organisation communautaire. En Colombie, une loi garantit d’ailleurs aux peuples autochtones et afrodescendants la gestion de leur territoire.
Une grande part du travail de gardien du fleuve consiste à échanger avec le gouvernement national pour essayer de résoudre certaines difficultés, puis d’en informer les communautés locales pour qu’elles fassent leurs retours sur la faisabilité ou non du projet.
Pour Rodrigo Rogelis, directeur adjoint de Siembra, ce système de gouvernance n’est pas seulement novateur, il a également mis l’État et les communautés sur un pied d’égalité. « Dans l’histoire de la Colombie, qui a connu tant d’exclusions, ce système a une valeur historique et symbolique très importante, mais aussi des conséquences très pratiques” ajoute-t-il.
Les droits de la nature peuvent être utilisés et adaptés à des contextes et à des problématiques différents. C’est justement là que réside tout leur potentiel selon Viviana González Moreno, également directrice adjointe de Siembra :
Les droits de la nature nous invitent à mobiliser la société et à mettre en place différents mécanismes de participation pour parvenir à un consensus sur comment les citoyens souhaitent protéger leur environnement et interagir avec lui.
Cela reste un mécanisme faillible : malgré sa personnalité juridique, le fleuve Atrato continue de souffrir des conséquences de l’extractivisme et de l’orpaillage illégal. Les droits de la nature restent dépendants des efforts des Etats pour préserver l’environnement et la santé des populations.
Repenser notre place dans les écosystèmes
Depuis 2016 et la décision de la Cour constitutionnelle colombienne, de nouveaux fleuves sont devenus des sujets de droit. L’Equateur, l’Espagne, le Bangladesh ou encore le Canada ont rejoint la liste des pays précurseurs en matière de droits de la nature. A chaque fois, c’est l’occasion de repenser notre place au sein des écosystèmes, de ne pas oublier que nous en faisons partie intégrante, que nous en dépendons.
Le plus important quand on est gardien, c’est de parler au nom du fleuve Atrato. Nous sommes des hommes amphibies, nous sommes des hommes du fleuve, nous sommes les enfants de l’Atrato.
Alexander Rodríguez Mena
Le fleuve Atrato en vidéo
Qui est Siembra ? Partenaire du CCFD-Terre Solidaire, Siembra est un centre socio-juridique colombien spécialisé dans les conflits environnementaux, les conflits armés et le suivi des politiques publiques. Il accompagne les processus organisationnels dans les régions du Chocó et de Tolima depuis plus de 5 ans, y compris en ce qui concerne la gouvernance du fleuve Atrato ☞ En savoir plus sur le partenariat au CCFD-Terre Solidaire
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