Installations pour traiter la bauxite à Barcarena

Installations pour traiter la bauxite à Barcarena

Barcarena (Brésil) : rendez-vous en terre polluée

Publié le 22.12.2025

Deux jours avant l’ouverture de la COP30, le CCFD-Terre Solidaire a organisé pour la presse une journée d’immersion à Barcarena, au sud de Belém. Pour mieux dénoncer les violations des droits humains et de l’environnement par des multinationales.

Depuis une vingtaine de minutes, un pick-up de la police, qui n’a pas été sollicitée, « accompagne » le convoi composé d’un van et de quelques voitures sur des chemins de terre rouge. À bord des véhicules, des journalistes français, auxquels se sont joints quelques confrères brésiliens.

Un Toxic tour à Barcarena

Au programme ? Une visite de terrain comportant des arrêts devant des usines de transformation de bauxite en aluminium, des haltes au-dessus de cours d’eau pollués, des déambulations près de bassins de retenue de déchets toxiques et des rencontres avec des communautés impactées par l’extractivisme.

Ce « Toxic tour », programmé le 8 novembre, a été conçu par le CCFD-Terre Solidaire, la Fédération d’organisations d’assistance sociale et éducative (Fase), l’un de ses partenaires historiques au Brésil, et le Groupe d’études de recherches société, territoire et résistances en Amazonie (Gesterra). Il avait pour objectif de découvrir comment des communautés autochtones et afro-descendantes sont intoxiquées depuis plusieurs décennies par des multinationales.

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Barcarena : autopsie d’un territoire intoxiqué

Bienvenue dans le district industriel de Barcarena, 140 000 habitants, situé à une centaine de kilomètres au sud de Belém, la capitale de l’État amazonien du Pará où s’est tenue la COP 30. Selon le document édité par le CCFD-Terre Solidaire et ses partenaires pour présenter la région, « 94 entreprises sont installées sur une superficie de plus de 8 000 hectares ».

Une expansion constante qui provoque depuis des années de graves violations des droits humains et de l’environnement telles que la « pollution des sols, rivières, des nappes phréatiques et de l’air », « l’expropriation des terres (…) », des « impacts sur la santé », une « non-consultation des communautés », un « manque d’accès à la justice » et des « impacts sur les ressources et les activités économiques ».

Autant de catastrophes environnementales et de négation des droits humains menaçant directement « la survie de communautés traditionnelles qui voient leur mode de vie menacé parce qu’on les empêche d’accéder aux ressources dont elles ont besoin pour survivre ».

Installations pour traiter la bauxite à Barcarena
Installations d'Allunorte, compagnie norvégienne, pour traiter la bauxite et produire de l'aluminium.
Installations pour traiter la bauxite à Barcarena

Un cauchemar qui commence avec la dictature

« Notre cauchemar a commencé dans les années 1970 pendant la dictature, se souvient Henrique Nery, 68 ans, leader de la communauté Vila do Condé, située à quelques centaines de mètres des usines. Le gouvernement de l’État du Pará avait envoyé des équipes pour forcer les populations à quitter les lieux et laisser la place à des projets industriels. Par peur, beaucoup ont cédé et signé des documents comme s’ils avaient vendu leurs terres. »

Ce coup de force correspond à la fin d’une époque. Celle où « les populations des communautés indigènes et quilombolas (composées de descendants d’esclaves fugitifs) arrivaient à vivre correctement de la pêche, de la chasse et d’une agriculture de subsistance », se rappelle Henrique Nery.

« Le pouvoir militaire, voulant intégrer l’Amazonie dans les grands projets de développement, a profité de ce que ces populations n’avaient pas de titres de propriété pour les expulser, précise Simon Lobach, historien environnemental néerlandais qui étudie la région. Mais surtout parce que Barcarena, port ouvert vers l’Océan, s’est révélé être au centre d’un territoire renfermant d’importants gisements de bauxite, base de la production de l’aluminium. Pour fournir les usines de production d’aluminium en électricité – elles en consomment beaucoup –, un barrage hydroélectrique (le Tukolui) a même été construit en 1984. Le piège s’est alors refermé sur les populations locales. »

Le retour à leur terre

Pour faire une bonne visite, il faut un bon guide. Carlos Espindola en est un. Bon orateur, le leader de la communauté du Rio Tauá a mené « l’excursion » d’un pas énergique. Et il n’a pas mâché pas ses mots quand il s’est agi d’évoquer la légitimité des siens à occuper ce territoire. « Une cartographie établie par des jésuites portugais au 18e siècle montre que nous vivions déjà ici à cette époque », souligne-t-il.

Alors, en 2016, avec quelques dizaines de familles, il a décidé de revenir vivre sur ses terres. Enfin, une partie seulement : 1 900 hectares. Car, dans les années 1980, l’État avait cédé les terrains à Vale, toute-puissante entreprise minière brésilienne. Cette dernière y a construit l’une des plus grandes usines mondiales de production d’alumine, avant de la revendre, en 2011, à Hydro, un groupe industriel norvégien. Depuis, les pressions de l’entreprise pour revendiquer « ses » terres, et y installer des bassins de rétention de déchets, se sont multipliées. En vain. Mieux, « il y a cinq ans, la Justice a reconnu le droit aux 200 familles de la communauté de rester », se réjouit Carlos Espindola.

Communautés affectées et membres de la société civile posent à la fin du Toxic tour

Il ne fait pas bon vivre sur un territoire pollué

Mais la victoire sonne aussi comme un défi. Car il ne fait pas bon vivre sur un territoire pollué. « J’ai beau nettoyer ma maison, elle est toujours pleine de poussière, explique Cleise Rabelo. Même lavés, les vêtements blancs de la famille sont toujours jaunis. Et l’eau potable a un goût étrange, qui rappelle l’aluminium. »

Eunicéia Fernandes, de Curuperé, une autre communauté visitée, explique : « Les igarapés (petits cours d’eau) sont contaminés par les poussières ou les écoulements lors des pluies provenant des bassins qui stockent les rejets miniers liés à la production d’aluminium. »

Henrique Nery confirme : « Les cours d’eau sont tellement contaminés que nos communautés dépendent des camions-citernes d’eau pour vivre. La pêche n’est quasiment plus possible, car les poissons sont trop petits ou contaminés. »

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Paroles d’habitants de Barcarena

Henrique, « Nous avons perdu notre identité. »
Izabely : « Le modèle minier tue les rivières, les forêts, les gens. »
Geovan : « Les poissons sont morts. »

Une entreprise française impliquée

Le nom qui figure aujourd’hui au fronton de l’usine est Artemyn, une compagnie américaine. « Mais ce site a appartenu à Imerys qui a créé ici la plus grande usine de traitement de kaolin au monde », rappelle Joao Gomes, coordinateur au sein de la Fase.

Fronton de l’usine Artemyn qui a appartenue à Imerys, une entreprise française

Argile blanche utilisée dans diverses industries telles que la céramique, le papier ou les peintures, le kaolin, transporté dans des pipelines, pollue les rivières et menace la santé des populations. « Outre son usine et ses infrastructures de transport et portuaires, Imerys a également “cédé” six bassins de résidus toxiques qui menacent la vie et la santé des populations », précise Joao Gomes.

La multinationale laisse surtout de multiples interrogations sur le devenir de nombreuses personnes touchées par de graves problèmes de santé, notamment de cancers. Une situation qui indigne Clara Alibert. Au terme d’échanges entre les visiteurs et les familles des communautés de Rio Taua et Curuperé, la chargée de plaidoyer acteurs économiques au CCFD-Terre Solidaire, a évoqué le projet d’ouverture (en 2030) par Imerys d’un gisement minier de lithium dans l’Allier. « Les représentants de l’entreprise ne cessent de dire aux Français à quel point ils sont exemplaires et soucieux de fixer des standards environnementaux et sociaux les plus élevés. Alors que, pendant près de 30 ans, ils ont fait tout l’inverse au Brésil. Ce double visage est tout simplement inacceptable. »

Abus des multinationales : on devrait tous pouvoir dire non ! Rejoignez la campagne du CCFD-Terre Solidaire pour défendre le droit des populations à décider de leur avenir, protéger leurs territoires et construire un monde plus juste et durable. Signez le manifeste

Texte : Jean-Claude Gérez

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