Crise alimentaire – le monde arabe au piège des marchés mondiaux

Publié le 01.07.2022| Mis à jour le 12.07.2022

Plusieurs États du Maghreb et du Moyen-Orient sont devenus extrêmement dépendants des importations de céréales, mais aussi des exportations de produits maraîchers. Sous l’impact du dérèglement climatique, qui affecte les ressources en eau, et de la guerre en Ukraine, ils s’exposent à des crises alimentaires de grande ampleur, faute de politiques agricoles protectrices, analyse Roland Riachi, géographe, économiste rattaché au Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces (Ladyss).

Échos du monde : Dérèglement climatique, guerre en Ukraine…, la menace de crise alimentaire s’accentue dans les pays arabes. Comment s’explique la vulnérabilité de ces pays ?

Roland Riachi : Dans le monde arabe, les questions alimentaires sont indissociables de la politique, c’est historique. Je distingue trois grandes phases qui, depuis le XIXe siècle, ont profondément bouleversé les systèmes agricoles de ces pays.

Tout d’abord, l’impérialisme et la colonisation marquent l’invention de la propriété privée foncière. Et déjà, des monocultures industrielles d’exportation s’y déploient. En Égypte, les réformes ottomanes1 installent de grands propriétaires qui cultivent du coton, suppléant aux exportations venant des États-Unis, alors en proie à la guerre civile. En Palestine, au Liban et en Syrie, la culture du ver à soie décolle à l’international, alors que la région de Lyon subit la révolte des canuts, [ouvriers tisserants dénonçant leurs conditions de travail]. À partir du milieu du XIXe siècle, ces pays commencent à s’intégrer au marché mondial.

Autre mutation de cette phase, l’introduction du modèle de la concession d’exploitation au privé. La monoculture du tabac s’installe en Turquie grâce à des monopoles concédés à des opérateurs européens.

Dans la région d’El Haouerb (Tunisie) dans ce village isolé,  les femmes après leur journée de travail au champ font 5à 10  km pour aller puiser l’eau à la source. Photo Augustin Le Galle

La petite paysannerie se trouve donc déjà reléguée, lors de cette mondialisation naissante ?

Égypte, Liban, Tunisie, Maroc… Aujourd’hui, plus de la moitié de leur population rurale dispose de moins d’un hectare, exploitant environ 20 % de la surface agricole des pays, dont le quart est accaparé par 1 % des plus grands propriétaires !

Avec la décolonisation, on assiste cependant à un rééquilibrage partiel. Les indépendances et le mouvement du panarabisme2 glorifient le paysan.

Des réformes agraires leur distribuent des terres, les politiques agricoles reviennent aux cultures de subsistance. Néanmoins, cette volonté est littéralement écrasée par un puissant engouement technologique. Les mégaprojets industriels captent la majeure partie des ressources. On construit des barrages et des canaux d’irrigation au profit, là encore, des grands propriétaires et de leurs monocultures. Dans les années 1960 et 1970, l’Arabie saoudite produit du blé en plein désert. De cette époque datent les premiers basculements écologiques majeurs avec une surexploitation croissante de l’eau. On pompe à tout-va dans les nappes phréatiques non renouvelables. Aussi, le retour à des productions vivrières sera masqué par l’essor de nouvelles cultures de rente exportées – surtout des légumes et des fruits.

De fait, à partir des années 1980 et 1990, c’est une double dépendance qui pèse sur ces pays : avec la dépendance aux importations, et le poids croissant des exportations agricoles dans les balances commerciales.

La Jordanie produit huit fois plus de tomates qu’elle n’en consomme, une production exportée par le Maroc à 80 % vers l’Europe. L’Égypte est devenue un des plus importants exportateurs de mangues au monde…

Plus de la moitié de la population rurale de l’Égypte, du Liban, de la Tunisie, du Maroc, dispose de moins d’un hectare, exploitant environ 20% de la surface agricole des pays, alors que le quart est accaparé par 1% des plus grands propriétaires !

L’aridité n’est donc pas une contrainte ?

Les produits maraîchers exigent beaucoup d’eau, ce qui signifie que les ressources existent, contrairement aux idées reçues : il y a le Nil, le Jourdain, les oasis tunisiennes, les sources du Haut Atlas… Mais cette eau est surexploitée. D’autant que l’accès aux technologies s’est démocratisé : un exploitant de taille moyenne, avec 5 000 dollars, peut aller puiser l’eau à dix mètres de profondeur. Mais ceux qui en profitent, surtout, ce sont les grands propriétaires et les Européens, qui consomment à bas prix.

D’autant plus que la libéralisation des marchés a fortement dynamisé les exportations…

C’est la troisième phase, actuelle : le marché domine toutes les politiques publiques, particulièrement agricoles et alimentaires, dans les pays arabes.

Dans les années 1980-1990, les plans d’ajustement structurel, poussés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ont conduit, en échange de prêts, les gouvernements à abandonner les subventions aux productions paysannes – au nom d’un libre commerce non faussé par la concurrence déloyale. Pour miser encore plus sur l’exportation de produits dotés d’« avantages comparatifs » – soleil, terres agricoles, eau –, c’est-à-dire les légumes et les fruits. Un indicateur permet de mesurer ce délaissement de la paysannerie : dans de nombreux pays de la région, le taux de pauvreté y est trois à quatre fois supérieur à la moyenne nationale.

Et comme les États se sont endettés auprès des investisseurs étrangers pour financer les grands équipements agricoles, ils cherchent à attirer des devises pour améliorer leur balance commerciale. C’est le double tranchant du capitalisme libéral. Au Soudan et en Égypte, l’accaparement des terres par des opérateurs étrangers va bon train. D’énormes reconfigurations sont à l’œuvre, et pas seulement « Sud-Nord ». En Égypte, le projet Toshka d’irrigation de plusieurs milliers d’hectares se développe au profit des Émirats arabes – céréales, fruits, légumes… Le pays produit du fourrage pour les usines à bétail d’Arabie saoudite et du Koweït. Une partie de ces ovins, caprins, volailles, est ensuite exportée… vers l’Égypte.

Au Liban, en 2011, la subvention à la culture de blé local est abandonnée, au nom de la rentabilité, pour basculer sur les importations de blé d’Ukraine. La surface agricole consacrée au blé est tombée de 50 % à 20 %.

Avec la guerre en Ukraine, plusieurs pays arabes, dépendant fortement des céréales ukrainiennes et russes, se retrouvent pris au piège…

Les marchés mondiaux ont été salués par leurs promoteurs comme pourvoyeurs de sécurité alimentaire : le Qatar, par exemple, ne produit pas d’aliments, et importe tout grâce à ses devises. Mais face à la guerre en Ukraine, les dollars ne sont d’aucune utilité si l’on ne trouve plus d’huile de colza et de tournesol sur le marché !

Le cas du Liban est exemplaire, un concentré de la situation de plusieurs pays arabes. En 2011, la subvention à la culture de blé local y a été abandonnée, au nom de la rentabilité, pour basculer sur le soutien aux importations de blé d’Ukraine – dont l’agriculture est devenue très compétitive au cours de la dernière décennie. La surface agricole consacrée au blé est tombée de 50 % à 20 %. Conséquence des aléas du marché, le Liban remet partiellement ses friches en culture, aujourd’hui : la sécurité alimentaire basée sur les marchés mondiaux est purement conjoncturelle, alors que la souveraineté alimentaire des populations – du ressort de politiques publiques – est structurelle.

Égypte : le spectre de la crise alimentaire

50%

de la ration énergétique de la population provient du pain. Contre 30% il y a quelques décennies.

85%

du blé importé vient de la Russie et de l’Ukraine

La crise alimentaire qui se profile est-elle comparable à celle de la fin des années 2010 ?

Elle pourrait être considérable. La FAO calcule que l’inflation est déjà plus importante que lors des cracks pétroliers des années 1970. En Égypte, 50 % de la ration énergétique, en population moyenne, provient du pain. C’était 30 % il y a quelques décennies. L’un des effets pervers du libéralisme économique, c’est l’aide alimentaire : huit des dix pays africains qui en ont profité pendant la guerre froide sont aujourd’hui dépendants des importations de blé états-unien à haut indice glycémique. Les populations y ont été habituées, le marché local le réclame.

Par ailleurs, la crise ne se limitera pas aux tensions sur les céréales. L’Égypte et d’autres pays dépendent d’une gamme d’importations ukrainiennes et russes – huile de tournesol, fioul, engrais azotés, matériaux de construction, etc.

L’impact ne sera pas qu’alimentaire, mais aussi agricole et, plus globalement, économique.

Le monde arabe est régulièrement le siège d’émeutes du pain, conséquence d’un envol du prix du blé ou d’une baisse des subventions… Faut-il redouter une montée de l’agitation dans les prochains mois ?

On peut le craindre. Car les populations de plusieurs de ces pays sont sous l’influence de trois multiplicateurs de crises sociales : l’autoritarisme gouvernemental, le néolibéralisme et le dérèglement climatique, qui a un fort impact sur les ressources hydriques.

Propos recueillis par Patrick Piro

(1) De janvier 1517- après une cuisante défaite d’Al-Rādaniyya – l’Égypte devient une province de l’Empire ottoman jusqu’en 1798.

(2) Mouvement politico-culturel qui défend l’identité arabe

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