Échos du monde

Article mis en ligne le 22 juin 2021

Liban : abattre les cloisons pour construire des ponts

Portrait de Albert Abi Azar, prêtre engagé à Beyrouth

Le fondateur de l’association Alpha, le père Albert Abi Azar vit à Beyrouth. Alpha, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, intervient au pays du Cèdre, mais aussi en Syrie et en Irak pour des missions d’urgence humanitaire, et dans le cadre de son programme d’alphabétisation. Rencontre avec un homme au caractère bien trempé, porteur de la mémoire de son pays.

Liban : abattre les cloisons pour construire des ponts

Le père Albert me reçoit dans son bureau de Chiyah, en face de la librairie internationale : « Bienvenue à Alpha. Il n’y a personne aujourd’hui, car nous sommes en télétravail à cause du coronavirus. »

Le prêtre grec catholique a le regard profond, marqué, usé, celui des gens qui ont beaucoup vécu, ri et peut-être trop pleuré. Un mélange perturbant de dureté, de vide, de méfiance et de sensibilité. Mais quand il finit par sourire, ses yeux se plissent et son rire est malicieux.

Une enfance entre paysannerie et séminaire

Albert Abi Azar est né en 1950 dans le hameau de Wadi-el-Karm la « vallée de la vie », à 45 km au nord-est de Beyrouth, dans une famille de paysans. « On labourait encore avec les bœufs, se souvient-il, et on travaillait avec les parents après l’école et pendant notre temps libre. »

Pour ses parents, le séminaire est le seul moyen pour les garçons d’accéder à l’éducation et à la culture. « Si tu as la vocation, tu seras prêtre, si tu ne l’as pas, tu auras au moins fait tes études », lui disent-ils. À l’âge 10 ans, il part avec ses frères, pour le petit séminaire. « Tout le monde disait que je ne deviendrais jamais curé, car j’étais indomptable : j’enfreignais tous les règlements », se rappelle-t-il, et ça n’a pas changé !

Au séminaire, la vie est dure et les professeurs exigeants. « Ils nous ont appris le français à la baguette. Nous ne pouvions parler arabe que le dimanche. Au Liban, tu ne peux réussir tes études si tu n’es pas bilingue. » À 17 ans, il se rebelle et quitte le séminaire : « On demandait des réformes qui ne venaient pas. » Mais il y retourne un an plus tard. Encore à présent, il le clame : « Il y a d’autres moyens de former des curés ! » Après son bac, il s’inscrit à la faculté d’histoire dans l’ordre séculier du Prado, puis part habiter avec les prêtres de ce mouvement dans le quartier populaire de Bourj Hammoud, dans la banlieue nord de Beyrouth. Il y est encore prêtre aujourd’hui.

Un prêtre « antisystème »

À Bourj Hammoud, Albert rencontre des personnes inspirantes qui l’ouvrent à l’œcuménisme et à l’interreligieux et lui permettent de sortir, dit-il, du « carcan spiritualité catholique ». Cet anticonformisme devient sa force : « Je relativisais tout ce qu’on me racontait à la lumière de ce que vivaient les autres. Je me disais : “s’ils sont bien dans leur peau c’est qu’une partie de la vérité est ici et l’autre là-bas”. » Pas question pour lui de s’enfermer dans un dogme : « On ne doit pas être esclave d’un système, même ecclésiastique, où l’on perd son humanité. Si le système ne marche pas, on le réforme. Si on ne peut pas le réformer, on en crée un autre.
L’objectif c’est l’humain »
, prône-t-il fermement.

Il rencontre ensuite des prêtres et des religieuses qui s’occupent des marginaux, des prostituées, des réfugiés. Il découvre le monde des travailleurs pauvres, et aussi celui des camps palestiniens.

Sa quête d’ouverture se poursuit à Lyon au début des années 1970 auprès des personnes précaires et marginales, notamment en tant que bénévole du CCFD-Terre Solidaire. « Le CCFD et moi, on se connaît depuis longtemps », souligne-t-il.

Une vie de rencontres

Malgré un parcours riche, le père Albert reste profondément humble : « Tout au long de ma vie, des centaines de gens m’ont beaucoup appris ; c’est de ces gens-là qu’il faut faire le portrait, et pas seule­ment de figures comme moi. »

Devant lui, posé sur la table, il a inscrit en arabe les noms de dizaines d’hommes et de femmes à qui il aimerait rendre hommage. Il y a, par exemple, cette femme dont l’un des fils a été assassiné pendant la guerre civile (1975-1990). Quelques années plus tard, son deuxième fils tue l’assassin de son frère. Quand il le lui apprend, sa mère lui répond : « Cela ne me rend pas mon fils, et je plains la maman de celui que tu as tué. » Albert est ému : cette femme porte en elle toute la force de la réconciliation pour laquelle il se bat.

À 70 ans, son engagement reste vivace, mais il est fatigué. « Ce sont ces gens-là qui me permettent de tenir, j’ai vécu la guerre civile pendant 15 ans, les problèmes sécuritaires depuis l’âge de 8 ans, les flambées de violence des années 1990 et 2000, et, depuis 2012, je me suis engagé auprès des Syriens en Syrie. Je crois que je suis fatigué. » Las, mais pas désespéré.

« Le père Albert est très sévère à l’égard des politiques, ces anciens miliciens qui ont ruiné le Liban et maintiennent la population dans l’inimité. »

Une vie de combats

Quand la guerre civile éclate dans son pays, il est étudiant à Lyon. En rentrant au Liban, il s’engage auprès des chrétiens du conseil œcuménique.

Il est d’abord prêtre à Beyrouth-Est, puis à l’Ouest ; passe les check-points pour conduire ses enfants dans une école à Beyrouth-Ouest « pour qu’ils ne vivent pas dans un entre-soi » [1] ; créé une bibliothèque publique dans un sous-sol à Hamra « le club de la rencontre culturelle » avec des étudiants de tous bords. « On voulait leur montrer que l’on peut vivre ensemble. La guerre était faite par les mili­ciens, les populations civiles ne faisaient que souffrir. »

Durant ces années, avec les membres de l’association Solidarité et Développement, ils mettent en place un service d’infirmières à domicile, montent des coopératives agricoles, réalisent des travaux d’assainissement des égouts. Avec le CCFD-Terre Solidaire, ils aident des familles chrétiennes à retourner dans leurs villages situés dans la région de Saïda. Avec une vision proche de celle du CCFD : derrière chaque projet, il doit y avoir des gens, et ce sont eux qui portent le projet. « Nous aidons à casser les cloisons et à bâtir les ponts », explique-t-il.

Après-guerre, en 1993, il fonde Alpha. À l’origine, l’association travaille sur l’éducation. Mais depuis, elle s’est engagée dans l’alphabétisation, indispensable pour améliorer la vie des gens. Le père Albert déplore d’ailleurs la piètre qualité du système scolaire de son pays. En raison du contexte, Alpha va vite aller vers l’urgence humanitaire. « Je n’ai pas choisi la crise économique, l’explo­sion du port, ou encore le conflit syrien », regrette-t-il. On est obligé de s’adapter : on répond d’abord l’urgence, et après on apprend aux gens à lire et à écrire. »

Forte de son expérience, Alpha dispose depuis 2017 d’un bureau en Irak, à Bagdad. En Syrie, l’association soutient des associations locales dans les différents territoires, qu’ils soient sous l’autorité du régime ou sous celle des milices. Le prêtre y est allé à plusieurs reprises ces dernières années.

Toute sa vie est dévouée au combat, « pas des armes », précise-t-il. Ces armes », précise-t-il. Ces luttes l’épuisent. Mais Albert n’est pas de ceux qui rendent les armes. Têtu, borné, un peu fou peut-être, il sait aussi être dur et féroce quand il s’agit de défendre ses valeurs.

Dans les salles de réunion des ministères français ou libanais, les
officiels n’ont pas fini d’entendre le vieux prêtre s’insurger, s’indigner, insulter parfois. Il est l’une des voix de toutes celles et ceux qui n’en ont pas.

Le Liban traverse actuellement une crise économique, financière, politique extrêmement grave. L’explosion du port, le 4 août, a ravagé une partie de la capitale et fait 200 morts et des milliers de blessés. Le père Albert est très sévère à l’égard des politiques libanais, ces anciens miliciens qui ont ruiné le pays et maintiennent la population dans l’inimitié. Le pays du Cèdre est situé au carrefour d’intérêts géopolitiques qui dépassent les Libanais et contre lesquels ils sont impuissants.

« Tu meurs ou tu te bats, explique le prêtre. On s’est battu pour des valeurs de rencontres. Certains sont morts pour cela. On peut faire mon portrait, mais mes amis sont morts. Je suis vivant par accident. » Il écrase sa cigarette dans le cendrier. La pièce se remplit de silence. La fenêtre ouverte donne sur cour. Beyrouth la cacophonie s’est tue. Dehors, les oiseaux chantent.

Sidonie Hadoux

[1Les prêtres de l’Église grecque catholique ont le droit de se marier

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