Faim et Développement

Reportage

Article mis en ligne le 26 juin 2020

Sénégal : les usines de farines de poisson menacent la sécurité alimentaire

Au Sénégal, comme dans nombre de pays d’Afrique de l’Ouest, le poisson représente plus de 70 % des apports en protéines. Mais la pêche artisanale, pilier de la sécurité alimentaire, fait face à de nombreuses menaces, dont l’installation d’usines de farine et d’huile de poisson. De Saint-Louis à Kafountine, en passant par Dakar et Kayar… les acteurs du secteur organisent la riposte, avec notre partenaire l’Adepa.

Sénégal : les usines de farines de poisson menacent la sécurité alimentaire

Boum de la consommation mondiale de poisson, accords de pêche avec des pays tiers, pirogues plus nombreuses, pêche INN (illicite, non déclarée, non réglementée), manque de moyens de l’État… La pêche sénégalaise a beau bénéficier de l’une des mers les plus poissonneuses du monde, elle fait face aujourd’hui à une rapide raréfaction de ses ressources halieutiques. De quoi mettre en péril les quelque 600 000 personnes qui en vivent : pêcheurs, transformatrices, mareyeurs, micro-mareyeuses, intermédiaires, transporteurs, etc.

Pourtant, des solutions existent pour préserver les ressources : les aires marines protégées (AMP) et l’implication des acteurs de la pêche dans leur gestion, la création de zones protégées par les pêcheurs eux-mêmes ou encore la surveillance participative… Toutes ces mesures contribuent à la durabilité de la ressource. Et les résultats sont palpables : « En huit ans, nous sommes passés de 49 à 79 espèces de poissons, grâce à la création de l’aire marine protégée de Joal », précise Karim Sall, président de cette AMP.

Mais ces initiatives seront-elles suffisantes face à la menace que représentent les usines de farine et d’huile de poisson ?

Depuis une dizaine d’années, des usines chinoises, européennes, russes, fleurissent sur les côtes africaines. Leur raison d’être : transformer les ressources halieutiques en farines destinées à l’aquaculture, pour répondre à une demande croissante des consommateurs du monde entier.

Le poisson détourné au profit de l’export

Depuis 2014, la proportion de poisson d’élevage, dans nos assiettes, dépasse celle du poisson sauvage. Les farines produites en Afrique de l’Ouest partent d’abord vers la Chine, premier producteur aquacole mondial, puis vers la Norvège, l’Union européenne et la Turquie.

Le poisson disparaît et, au lieu d’être réservé à la consommation humaine, il part en farine nourrir d’autres poissons… d’élevage !

Les impacts négatifs de l’installation de ces usines sur les côtes sénégalaises sont multiples. Elles pèsent d’abord et surtout sur la sécurité alimentaire du pays. Car si la fabrication de ces farines était censée valoriser les déchets issus de la transformation des produits de la mer, les usines achètent en réalité du poisson directement aux pêcheurs.

Par ailleurs, ce sont les petits pélagiques (principalement les sardinelles) qui sont transformés en farine, alors qu’ils constituent l’essentiel de l’alimentation des Sénégalais. Enfin, les taux de rendement sont dévastateurs : il faut 3 à 5 kg de ces sardinelles déjà surexploitées [1] pour produire 1 kg de farine ! Le poisson disparaît en nombre et, au lieu d’être réservé à la consommation humaine, il part en farine nourrir d’autres poissons… d’élevage !

Seynabou Sene, transformatrice depuis plus de trente ans et trésorière du groupement d’intérêt économique de Kayar qui regroupe 350 femmes, sale du poisson © Julie Marchand

Une augmentation des prix

Au-delà de cette prédation ravageuse des sardinelles, chaque installation d’usine induit une cascade d’autres conséquences. En premier lieu pour les mareyeurs et mareyeuses mais aussi les femmes transformatrices, qui achetaient le poisson directement aux pêcheurs, et se voient aujourd’hui concurrencées par des usines en capacité d’acheter à un meilleur prix.

Depuis 2010, quatre usines se sont implantées à Kayar, pour transformer, congeler et exporter le poisson hors d’Afrique, mais elles créent peu d’emploi.

Comme l’explique Seynabou Sene, transformatrice depuis plus de trente ans et trésorière du GIE (groupement d’intérêt économique) de Kayar qui regroupe 350 femmes transformatrices : « Avant, nous n’avions pas assez de claies de séchage, tant la ressource était importante. Aujourd’hui, nos claies sont vides, même pendant la saison de pêche. Depuis 2010, quatre usines étrangères se sont implantées à Kayar, pour transformer, congeler et exporter le poisson hors d’Afrique, mais elles créent peu d’emploi. Et nous sommes obligées de payer le poisson plus cher, car les usines d’exportation l’achètent à un meilleur prix que nous. Si l’usine de farine de poisson ouvre, les prix vont exploser. »

Cette industrie de transformation en farine et en huile ne pourvoit par ailleurs que peu d’emplois, comparée à la filière traditionnelle de revente et de transformation artisanale. Elle représente certes un débouché commercial lucratif à court terme pour les pêcheurs, mais favorise aussi une surexploitation de ressources déjà raréfiées. Autre dommage collatéral enfin, elle engendre une pollution de l’eau et de l’air, contraire au code de l’environnement.

- Lire aussi / Sénégal : quand la pêche artisanale contribue à la biodiversité (vidéo)

La riposte s’organise

Face à l’absence de mesures gouvernementales en faveur des acteurs du secteur, l’Adepa [2] tente, avec d’autres, d’organiser des actions de mobilisation citoyenne et de plaidoyer auprès des autorités. « Il nous a fallu procéder par étapes, partir de la base, recueillir des preuves », explique Moussa Mbengue, le secrétaire exécutif de l’Adepa.

Études de terrain, ateliers participatifs, mise en place d’une coalition avec différents acteurs. Ces actions ont permis d’organiser, en juin 2019, une grande conférence nationale, présidée par l’ancienne ministre des Pêches, Aminata Mbengue : « Nous y avons informé l’État et les médias de problèmes majeurs, résume Moussa Mbengue. D’abord, le manque de moyens de la recherche qui empêche d’avoir une connaissance précise de l’état actuel des ressources. Ensuite, le peu de transparence dans la gestion d’activités censées impliquer les acteurs de la pêche, comme le processus d’implantation des usines. Enfin, l’absence de statistiques fiables sur les effectifs des femmes dans la pêche artisanale et leur contribution socioéconomique. »

L’Adepa, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, organise des réunions publiques dans les ports concernés par l’implantation d’usines de farines et d’huile de poisson © Julie Marchand

Parallèlement, l’association organise des réunions publiques dans les ports concernés par l’implantation d’usines de farines et d’huile de poisson. « À Saint-Louis, à Kayar, à Mbour… nos leaders expliquent à leurs pairs combien le manque de transparence dans la gestion de la pêche nuit à leur activité et à la souveraineté alimentaire du pays. »

Mais Moussa Mbengue en a conscience : organiser un plaidoyer efficace, porté par le plus grand nombre, est un travail de longue haleine. Il n’en est pas à sa première action. L’Adepa a déjà remporté de nombreux combats, comme celui pour la reconnaissance de l’expertise des pêcheurs dans la gestion des ressources ou pour leur implication dans la gestion des aires marines protégées. « Nous voulons aussi que les professionnels du secteur, conclut son secrétaire exécutif, soient impliqués dans les processus d’implantation de ces usines. »

On en compte aujourd’hui cinq en activité au Sénégal. Bientôt huit si les projets en cours aboutissent.

Par Julie Marchand

Agir ici

Face à ces constats dramatiques, que faire ? Nos partenaires en Afrique de l’Ouest se battent contre un business florissant dû à l’augmentation de la consommation mondiale de poisson, majoritairement d’élevage.

À l’autre bout de la chaîne, nous, citoyens-consommateurs pouvons agir « en choisissant notre poisson et en signant des pétitions », indique Didier Gascuel, professeur en écologie marine [3].

Le poisson d’élevage biologique nécessite lui aussi l’utilisation de farines de poisson

Mais comment choisir son poisson ? Privilégier le poisson sauvage le plus local possible, non surexploité et selon les saisons [4], veiller à ce qu’il soit de taille suffisante et diversifier les espèces.

Attention, le poisson d’élevage biologique nécessite lui aussi l’utilisation de farines de poisson. Il nous faut parallèlement réduire notre consommation de produits de la mer : la FAO recommande 8 kg par an et par personne alors que la moyenne mondiale actuelle est de 20 kg.

Apprendre à varier les sources de protéines, c’est assurer la durabilité des ressources et pouvoir continuer à manger du poisson dans les décennies à venir.

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A lire aussi dans ce numéro :

- Liban : résister pour retrouver l’espoir
- Au Brésil, la jeunesse lutte pour la démocratie
- Les jeunes, notre avenir et notre espérance (Edito)

[1Selon l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO)

[2L’Adepa est une association ouest-africaine pour le développement de la pêche artisanale.

[3Interview dans CULTURE(S)BIO n°106.

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