©Alessandro Cinque
Philippines : Les femmes autochtones contre les mines
A l’occasion de la journée internationale des peuples autochtones, le 9 août, nous vous partageons l’interview de Judy Pasimio parue dans le numéro de juin de notre magazine Echos du monde. Judy Pasimio est la coordinatrice du collectif philippin Lilak qui met en avant le rôle des femmes autochtones dans la lutte pour la préservation des terres ancestrales et qui est partenaire du CCFD-Terre Solidaire.
Échos du monde : Pourquoi avoir publié, en mai 2023, le recueil She Said, She Said, un dialogue intergénérationnel entre femmes autochtones défenseures des droits humains ?
Judy Pasimio : Nous avions des contacts avec les plus anciennes militantes se plaignant que les plus jeunes avaient peu de connaissances des luttes menées autrefois et du mal à évaluer le chemin parcouru. De leur côté, les plus jeunes avaient envie d’apprendre sans trop avoir d’espace ou de méthode pour le faire. La longue tradition d’oralité des communautés autochtones ayant tendance à disparaître, nous avons organisé ces dialogues. Ce recueil a eu un fort impact. Une des jeunes filles s’est ainsi rendu compte du nombre de déplacements que sa mère avait subi du fait des grands projets de développement ou des actions militaires.
EDM : Dans She Said She Said, Myrna Duyan, dirigeante de l’organisation Bileg Dagiti Babbae (Le pouvoir des femmes), une organisation de femmes autochtones Tuwali rassemblées contre l’extraction minière (lire l’encadré) retrace son parcours. En 2019, elle a installé des barricades autour d’une mine d’or. Que s’est-il passé ?
J. P. : L’entreprise minière canado-australienne Oceana Gold a obtenu du gouvernement philippin en 1994 le droit d’exploiter pour 25 ans une mine, notamment dans le village de Didipio. Les terres des populations autochtones ont été défrichées. Le couvert forestier a disparu. De graves inondations ont frappé la région. De manière générale, la communauté s’est retrouvée appauvrie et marginalisée.
Comme le contrat arrivait à son terme en 2019, les populations se sont mobilisées demandant qu’il ne soit pas renouvelé. Myrna Duyan a mené la construction des barricades à proximité. En 2020, une centaine des policiers ont pris d’assaut ces barricades attaquant la trentaine de femmes présentes. Aujourd’hui, la peur domine dans la communauté avec des visites régulières de policiers et des militaires dans le village. Et, l’autorisation octroyée à la compagnie a été renouvelée pour 25 ans dans la plus totale opacité, malgré l’opposition des villageois.
Les Philippines, nouvel eldorado pour l’industrie minière
Le sous-sol de l’archipel philippin est extrêmement riche en minerais, en particulier le cuivre, l’or et le nickel. Pourtant, entre 2009 et 2022, la part de cette industrie ne représentait que 1 % du PIB. Un moratoire avait été imposé en 2012 sur les nouveaux investissements miniers. En 2021, le gouvernement du président Rodrigo Duterte l’a annulé tout comme l’interdiction de l’exploitation minière à ciel ouvert décidée en 2017. Une manière, a-t-il justifié, de relancer l’économie après le Covid. Le président Ferdinand Marcos Jr, qui a pris ses fonctions en juin 2022, souhaite encourager le développement d’industries nationales de transformation des minerais et envisage des réformes fiscales avantageuses pour le secteur. Après l’Indonésie, les Philippines attirent l’appétit des entreprises minières internationales, et notamment chinoises. Une attractivité inquiétante pour les populations autochtones, car 60 % de toutes les opérations minières se déroulent sur leurs terres ancestrales. Et, en dépit de la loi sur les droits des peuples autochtones de 1997 visant à assurer que leurs droits soient pris en compte, cela est rarement le cas. Les clauses du consentement libre, informé et préalable (CLIP) ne sont que rarement respectées.
EDM : Quelle est la place des autochtones aux Philippines ?
J.P. : Officiellement, ils représentent 12 % de la population. Mais cette donnée est contestée, car elle n’a pas évolué depuis la colonisation des États-Unis (1898-1946). Aujourd’hui, le flou demeure sur qui est considéré comme autochtone. Par ailleurs, la période de la dictature (1972-1986) marque le début des grands projets de développement : plantations, mines, barrages dans lesquels ont été associés des proches du régime. Or le gouvernement ne conçoit le développement qu’au travers des mines et des plantations qui sont situées sur les territoires autochtones.
Dans ce contexte, les populations locales ne participent pas aux discussions sur les projets qui auront des impacts sur leur vie et détruisent leurs habitats. D’autre part, et cela a été particulièrement le cas sous le gouvernement de l’ancien président Rodrigo Duterte (2016-2022), les autochtones ont été assimilés aux rebelles communistes. On les traite comme des terroristes. Pourtant, 50 % de la biodiversité du pays et 90 % de la couverture forestière se trouvent sur leurs territoires.
Propos recueillis par Christine Chaumeau
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