Publié le 26.07.2018 • Mis à jour le 05.11.2018

Le niébé, un haricot au coeur de la bataille pour les semences paysannes

Le niébé est un haricot très populaire en Afrique de l’Ouest, et particulièrement nutritif. Pour le promouvoir et le protéger, l’AOPP, une fédération d’organisations paysannes malienne appuyée par le CCFD-Terre Solidaire, a monté toute une filière paysanne.
Alors que Monsanto promeut désormais un niébé BT, l’organisation se bat pour défendre des semences locales de haricot naturellement adaptées à leur environnement.


Au Mali N’tyo Traoré est chargé de programme souveraineté alimentaire à l’Association des organisations professionnelles paysannes (AOPP), qui représente 280 organisations paysannes maliennes de tout niveau.

Après avoir œuvré pendant dix ans au développement de la filière niébé, l’AOPP s’oriente depuis 2014 vers des pratiques agroécologiques. La promotion des semences paysannes est au cœur de cette stratégie.

Pourquoi promouvoir la culture du haricot niébé ?

N’Tyo Traoré : Tout d’abord parce que ce haricot typique de nos régions est un excellent aliment. C’est une source de protéines d’accès facile quand tout le monde ne peut pas se payer de la viande. Il pousse facilement et sans grandes exigences, il se conserve bien, et tout le monde l’aime !
Mais son rôle dépasse de loin le seul cadre nutritif : le niébé est une pièce maîtresse de la culture malienne, un vrai ciment de la société ! C’est le plat de fête indispensable à toute cérémonie, on se réconcilie après un conflit autour d’une assiette de niébé, il marque l’honneur dû aux défunts lors de funérailles.

Au cours du temps, nous avons développé des recettes. En particulier une collation particulièrement nutritive pour les enfants, à base d’oignon, de niébé et de djouka (fonio et arachide). Nous avons aussi mis au point le degué de niébé, une purée sèche et fumée très pratique pour la conservation, et qui se cuisine après réhydratation.

Comment faites-vous pour améliorer la filière du niébé ?

Nous avons appuyé la formation de producteurs de semences paysannes du haricot niébé, à la fois pour leur utilisation domestique et pour la commercialisation. Car les semences du marché, dites « améliorées » et certifiées ne sont très souvent que du tout-venant, non conformes aux caractéristiques annoncées : taux de germination très faible, variété ne correspondant pas à l’étiquette, etc.

Nous avons également développé et popularisé des techniques de conservation du niébé, naturelles et dépourvues de toxicité. Des bidons de 20 litres sont garnis de feuilles de plantes répulsives pour les insectes prédateurs. Cela préserve la récolte de niébé et les semences d’une campagne agricole à l’autre.

Nous avons privilégié une variété rustique, le korobalé. Dans un premier temps, pour la campagne 2015-2016, nous l’avons faite certifier officiellement. 24 producteurs ont pu vendre une partie de leurs semences aux paysans. Cela a créé un petit engouement et d’autres producteurs nous ont rejoints. La diffusion a été facilitée par la coutume qui veut que les agriculteurs s’échangent gracieusement des semences.

Pourquoi avez-vous finalement décidé de ne pas demander la certification officielle pour vos semences ?

- Parce que la certification officielle a une durée limitée dans le temps,

- Parce que la certification est particulièrement coûteuse. L’économie réalisée sur le coût de la certification a permis de doter nos trente producteurs de semences de fumure organique et de traitements naturels pour les plants.

- Parce que la certification se restreint à des variétés qui ne donnent pas égale satisfaction sur toutes les zones. Ainsi le korobalé est moins productif qu’ailleurs dans la région de Kayes, très chaude et peu pluvieuse. Le kérékalan, par exemple, est mieux adapté. Mais il n’est pas certifié, car il s’agit d’une variété dite « population », c’est-à-dire purement paysanne, présentant un certain degré de variabilité dans ses caractéristiques.

Comment obtenir une reconnaissance des semences paysannes ?

Nous avons développé une stratégie de reconnaissance et d’identification de chaque semence « population » du pays, en établissant leur carte d’identité.
Pour le niébé bien sûr, mais aussi pour des céréales et des légumes.
Nous avons lancé une initiative, avec les plus importantes organisations travaillant dans le domaine de l’agriculture, pour créer notre propre référentiel : SNP, Semence « norme paysanne ».

75%

des semences cultivées dans le pays sont issues de l’agriculture paysanne

Nous souhaitons faire enlever les restrictions à la commercialisation des semences paysannes qui ne sont pas certifiées. C’est un grand débat actuel dans les milieux paysans, et pas seulement au Mali.
L’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) appuie une évolution des législations dans notre sens, et nous faisons pression auprès des parlementaires et des autorités pour une reconnaissance des semences paysannes à l’égal des variétés certifiées.

Le Mali est particulièrement avancé dans cette bataille  : le ministère de l’Agriculture, chargé d’étudier une révision des textes réglementaires, travaille en bonne entente avec nous, de même que les instances de recherche et les élus.

Nous avons obtenu des modalités plus favorables. Par exemple, il est important pour nous que l’étiquetage officiel de ces variétés fasse apparaître les régions cibles (comme Kayes pour le kérékalan), avec un nom stabilisé pour la variété, la durée de son cycle, etc.
Notre philosophie : il faut que les paysans aient confiance dans leur production semencière, afin de ne pas tomber entre les mains « d’agro-dealers » qui vont les séduire avec des semences pas chères mais vraiment douteuses.

Comment présentez-vous l’agroécologie à votre public paysan ?

Comme un tout. C’est une vision qui englobe :

  • la préservation des ressources naturelles , et donc les semences paysannes
  • l’autonomie des communautés rurales et l’autosuffisance alimentaire, ce qui passe aussi par le biais de la maîtrise locale des variétés cultivées.

L’AOPP est à la pointe de ce mouvement au Mali aujourd’hui. Mais il faut bien s’entendre, car le terme d’agroécologie commence à être galvaudé : on voit des industriels s’en prévaloir au seul titre d’être passés à des micro-doses « intelligentes » d’engrais ou de pesticides. Nous voulons couper court à tout cela. Pour nous, l’agroécologie ne saurait être autre que paysanne et « zéro chimie ».



Pour en savoir plus sur les semences paysannes
, lire aussi la bande dessinée : histoire de semences, résistance à la privatisation du vivant

Auteur(s): Patrick Piro

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