Journée du Migrant et du Réfugié – Sœur Rocío Hernández : Du Mexique à Haïti, l’engagement comme chemin de vie
Journée du Migrant et du Réfugié de l’Eglise catholique. Le dimanche 27 septembre, c’est la 112ᵉ Journée mondiale du Migrant et du Réfugié. Le thème de cette édition, « Même pour un seul de ces petits », a été choisi par le pape Léon XIV pour inviter l’Église à défendre les droits et la dignité des mineurs exilés. Cette journée a une résonnance toute particulière alors que le Pape est en visite en France du 25 au 27 septembre (lire notre tribune). A l’occasion de cette journée, nous vous partageons le portrait de l’une de nos partenaires en République dominicaine qui accompagne notamment des personnes migrantes en provenance d’Haïti.
Depuis l’enfance, la mexicaine Rocío Hernández a une certitude : elle veut aider les autres. Cet engagement la conduit à entrer dans les ordres à l’âge de 18 ans. Jusqu’à vivre depuis une dizaine d’années à la frontière entre Haïti et la République dominicaine. Itinéraire d’une religieuse engagée.
Rocío Hernández est née au Mexique, dans l’Etat de Veracruz. C’est pourtant à Dajabón, en République dominicaine, que nous la rencontrons. Il y a quelques mois, la religieuse y a posé ses valises pour accompagner l’ouverture d’une nouvelle communauté de la Compagnie de Marie Notre-Dame. Après neuf ans en Haïti, elle semble toujours aussi surprise d’habiter désormais de ce côté de la frontière.
Car si Haïti et la République dominicaine partagent une île baignée de soleil dans les Caraïbes, l’Île d’Hispaniola, leur relation n’est pas au beau fixe. Les conflits qui ont secoué leur histoire commune, ainsi que les très fortes inégalités économiques entre les deux pays, alimentent les tensions. En parallèle, la politique migratoire de la République dominicaine, hostile aux personnes haïtiennes, renforce les stéréotypes et l’animosité.
Le choc d’Haïti
En 2016, après cinq ans d’études au Mexique, Rocío reçoit un appel pour partir en Haïti. Elle a 28 ans. Elle participe à la création de la communauté de la Compagnie de Marie Notre-Dame à Ouanaminthe, à quelques kilomètres de la frontière dominicaine et de Dajabón où elle s’installera dix ans plus tard. Très vite, elle apprend le français et le créole, ce qui lui permet de tisser des liens de confiance avec la population.
En 2016, la situation n’est pas simple pour Haïti qui continue de se relever des conséquences du séisme dévastateur de 2010. Cette situation s’aggrave à la fin des années 2010 avec la répression de grandes manifestations contre la corruption, puis bascule avec l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021. Les gangs profitent de la crise politique et économique pour prendre de plus en plus d’ampleur. 80% de la capitale Port-Au-Prince est aujourd’hui entre leurs mains et ils continuent de s’étendre dans le reste du pays.
Il y a des choses qui m’ont tellement choquée lorsque j’étais en Haïti. C’est compliqué de comprendre comment les gens peuvent être si résilients dans une situation de chaos. Malgré cette situation, ils avaient toujours le désir de s’élever et de lutter.
Rocío Hernández, religieuse de la Compagnie de Marie Notre-Dame
En dépit de ces conditions, Rocío poursuit son engagement à Ouanaminthe. La religieuse est frappée par la force des femmes haïtiennes : « Ce sont elles qui sont à la tête des foyers, elles qui soutiennent l’économie en lançant un commerce ou en trouvant un poste pour travailler, elles qui inscrivent les enfants à l’école. Elles m’ont beaucoup touchée« , admire-t-elle.
Une communauté qui se consacre à l’éducation des filles
La communauté crée une école dans la zone de Bédou qui accueille près d’un millier d’élèves, en lien avec la paroisse locale et les Jésuites.
C’est ça qui m’a encouragée à rester en Haïti et à accompagner les jeunes, en particulier les jeunes filles. La communauté créait des espaces pour les encourager à aller au bout de leurs études, à s’autoriser à apprendre les mêmes métiers que les garçons.
C’est la particularité de la Compagnie de Marie Notre-Dame fondée en 1607 par Jeanne de Lestonnac, la nièce de Montaigne, à Bordeaux. Cette congrégation religieuse féminine se consacre à l’éducation des filles et des femmes. Elle est aujourd’hui présente dans une vingtaine de pays du monde. En Haïti, les sœurs peuvent compter sur la générosité de donateurs et d’ONG pour financer les études des jeunes filles grâce à un système de bourse.
L’engagement de mère en fille
La Compagnie de Marie Notre-Dame a toujours été dans la vie de Rocío. Une communauté de sœurs vivait dans le village de ses parents au Mexique. C’est vers elles que s’est tournée sa mère quand elle n’arrivait pas à tomber enceinte. « Les sœurs ont prié Sainte Jeanne de Lestonnac et, quand ma mère est tombée enceinte, elles ont dit que le bébé deviendrait sœur à son tour. Ce bébé, c’était moi« , relate Rocío amusée.
Marquée par l’engagement de sa mère et par la place que prenait celui-ci, parfois au détriment de sa famille, Rocío décide qu’elle consacrera elle aussi sa vie à aider les gens, mais qu’elle ne se mariera pas. Elle entre dans la communauté religieuse à 18 ans, part deux ans au Brésil pour son noviciat, puis fait ses premiers vœux en 2010, à l’âge de 22 ans. Un choix guidé par la raison, mais aussi par l’inspiration que suscite chez elle la vie de Jeanne de Lestonnac.
Jeanne est née dans l’opulence, mais a choisi la simplicité. C’est une autre façon de voir la vie dans l’Eglise, une autre place de la femme. La structure n’est pas rigide. Les sœurs n’ont pas d’habits, pas de protocole, elles sont proches des gens, simples.
D’un côté à l’autre de la frontière
Après dix ans en Haïti, Rocío a quitté non sans regret cette terre et son peuple. Elle n’est pas allée loin : seuls quelques mètres séparent Ouanaminthe en Haïti de Dajabón en République dominicaine. La frontière est matérialisée par le fleuve Massacre, un fin cours d’eau à la couleur brunâtre, et surtout par un mur qu’allonge année après année le président Luis Abinader qui a fait de l’expulsion des Haïtiens un argument électoral. De quoi refroidir Rocío, du moins au début :
En arrivant d’Haïti, j’avais une mauvaise image de la République dominicaine, en raison de la façon dont le pays traite les Haïtiens. Une fois installée, je me suis rendue compte que la situation est plus complexe. L’hostilité vient surtout des autorités. A Dajabón, entre la communauté dominicaine et haïtienne, il y a des relations, une dépendance et même souvent un désir de vivre ensemble. Il faut changer le regard.
La communauté religieuse de Dajabón a été fondée au printemps 2026 dans l’idée de bâtir un pont entre les deux peuples, mais aussi d’aider la communauté de sœurs en Haïti si la situation devait encore se compliquer. « Elles peuvent venir se reposer ici« , explique Rocío. Elle sait de quoi elle parle.
Un accompagnement spirituel
Forte de son expérience de l’autre côté de la frontière, Rocío s’investit aux côtés du Centre Montalvo, une institution créée par des Jésuites en République Dominicaine et qui est partenaire depuis 2019 avec le CCFD-Terre Solidaire. Le centre soutient les personnes migrantes en provenance d’Haïti, que cela soit dans leurs démarches ou dans leur vie quotidienne.
Mais cet accompagnement peut aussi devenir spirituel pour les Haïtiens et Haïtiennes de confession catholique. Pour Rocío et le Centre Montalvo, il s’agit de les intégrer à la paroisse et aux communautés chrétiennes de la ville, dans un contexte où beaucoup ont peur de se rendre dans les lieux de culte en raison des agents de la police migratoire.
Nous voulons que la communauté haïtienne puisse avoir une présence dans les offices car la célébration haïtienne est légèrement différente de la célébration dominicaine. Il y a plus de chants par exemple. Il faut partager la richesse d’un pays et de l’autre.
« La femme doit sauver la femme« . 20 ans après avoir rejoint la communauté religieuse, la phrase de Sainte Jeanne de Lestonnac continue de résonner en Rocío. Quoi de plus logique pour une femme dont la première inspiration a été l’engagement de sa mère et qui accompagne aujourd’hui les femmes et les filles vers un horizon plus ouvert, d’un côté comme de l’autre de la frontière.
Photo de couverture : Denis Allard/Leextra – CCFD-Terre Solidaire
Sœur Rocío Hernández, dans les environs de Dajabón. Cette photo, comme les autres de la série, a été prise en mai 2026 lors d’un reportage du journal Le Pèlerin sur la communauté haïtienne en République Dominicaine.
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