Publié le 29.04.2015 • Mis à jour le 10.06.2016

Face à la xénophobie, réactions des partenaires sud-africains du CCFD-Terre Solidaire

Au moins sept morts, des centaines d’habitations et de commerces pillés, autour de 5000 personnes déplacées : c’est le bilan, mi-avril 2015, de trois semaines d’attaques xénophobes visant des populations étrangères installées en Afrique du Sud.

La violence a explosé peu avant Pâques, à Durban, une ville portuaire de la province du KwaZulu-Natal, dans l’est de l’Afrique du Sud, pour s’étendre à Pietermaritzburg, capitale de la province et gagner la région de Johannesburg. Les assaillants s’en sont pris essentiellement aux personnes africaines résidant dans les townships, épargnant relativement les étrangers venant d’autres continents, comme les Pakistanais ou les Bangladashi par exemple. Les propos du roi des Zoulous, Goodwill Zwelithini, la plus haute autorité traditionnelle du KwaZulu-Natal, auraient mis le feu au poudre. Le 23 mars 2015, ce dernier avait en effet appelé les étrangers « à faire leur bagages » et à quitter le pays. Edward Zuma, le propre fils du président sud-africain, lui avait donné raison.
Il aura fallu plus de quinze jours de violences meurtrières pour que Jacob Zuma, le président, prenne la mesure de la gravité des faits et envoie l’armée en renfort de la police dans les quartiers les plus menacés. Si la situation semble aujourd’hui sous contrôle, le bilan est très lourd. Au moins sept morts et plus de 5000 personnes déplacées selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés. Des familles entières ont dû fuir leurs domicile et sont hébergées dans des campements de fortune. D’autres, après des années de résidence en Afrique du Sud, ont pris le parti de regagner leurs pays d’origine, Zimbabwe, Mozambique et Malawi notamment...

Responsabilités des politiques

Ces exactions de masse ne sont pas une première pour l’Afrique du Sud. En 2008, des émeutes xénophobes avaient fait soixante-deux morts et des dizaines de milliers de déplacés. Depuis, plus de 350 étrangers ont été tués selon le Centre des migrations africaines de l’université du Witwatersrand, à Johannesburg.
" Suite à l’orgie de violences xénophobes qui a sévi en 2008, l’ancien président Thabo Mbeki avait promis en offrant ses excuses au nom des Sud-Africains, que l’Afrique du Sud ferait tout le nécessaire pour s’assurer qu’elle n’aurait plus à proférer de telles excuses. Depuis cette promesse de Mbeki, les attaques xénophobes ont continué de progresser en Afrique du Sud (…). Les politiciens expliquent mielleusement ces actes sous l’angle de la criminalité. Or il faudrait commencer par reconnaitre que ce sont avant tout des actes xénophobes. La violence contre les étrangers est de plus en plus institutionnalisée et les enfants grandissent en la trouvant normale " dénonce sur son site, Africa Unite, une association partenaire du CCFD-Terre Solidaire. Même constat d’inertie de la part d’autres associations partenaires : « Soixante deux-migrants décédés en 2008, et jusqu’à présent, seule une personne a été condamnée pour meurtre », s’insurge Marc Gbaffou, président du Forum de la Diaspora Africaine. «  Même au plus fort de la violence du mois dernier, au lieu d’être utilisée pour protéger les étrangers comme le demandaient certaines personnes, l’armée a été envoyée aux postes frontières pour renforcer la lutte contre l’immigration clandestine. N’est-ce pas renforcer l’idée que le vrai problème ce sont les étrangers eux-mêmes et non la manière dont nous les traitons ? » interroge Mike Pothier, chercheur au CPLO (Catholic Parliamentary Liaison Office), dont la mission est de faciliter le dialogue entre l’Eglise catholique et le Parlement sud-africain. Dans ce contexte, Monseigneur Adriano Langa, président de la CEMIRDE (Commission épiscopale pour les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées du Mozamique) a lancé un appel au gouvernement d’Afrique du Sud « Non seulement pour qu’il mette fin rapidement à l’actuelle vague de violence, mais également pour qu’il éradique une fois pour toute de la société sud-africaine ce comportement de quelques-uns de ses citoyens qui persiste et risque de se transformer en caractéristique de cette société » Voir l’appel entier.

Des boucs émissaires de premier choix

Reste que les causes du mal sont avant tout économiques et sociales. Vingt ans après la fin de l’Apartheid, l’Afrique du Sud reste une des sociétés les plus inégalitaire du monde, dont plus de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, et les étrangers sont des boucs émissaires idéaux pour dédouaner l’ANC (Congrès national africain) de l’échec de sa politique. « Cette violence est une mauvaise réponse à un vrai problème analyse Philippe Denis, historien enseignant à l’université de Pietermaritzburg et ancien directeur du projet Sinomlando, soutenu par le CCFD-Terre Solidaire. L’écart entre les riches et les pauvres ne cesse d’augmenter en Afrique du Sud. Globalement, le gouvernement de l’ANC n’a pas tenu ses promesses. Le pays a des ressources mais elles ne profitent pas aux pauvres à cause de la corruption et d’une inefficacité à tous les niveaux de gouvernement. Au cours des cinq dernières années de violentes manifestations contre l’incurie des services publics se sont multipliées. Les récentes attaques xénophobes ressemblent à ces protestations. Elles ont les mêmes racines ». « Trop de Sud-Africains noirs ont peu ou rien tiré de ces deux décennies de liberté abonde Mike Pothier. Le système d’éducation a échoué, il y a de moins en moins d’emplois non qualifiés disponibles, les conditions de vie dans de nombreux townships et zones de constructions sauvages sont déplorables, et il y a peu d’espoir que leur situation s’améliore significativement. La promesse de 1994 n’a pas été matérialisée et, naturellement, quelqu’un doit en être blâmé ». « La pauvreté et le chômage ne font qu’ajouter de l’huile sur le feu, estime Herschelle Milford, de l’association SPP (Surplus People Project) basée dans la province du Cap occidental. Sans une stratégie cohérente et sans une réelle volonté politique, peu de choses changeront. Espérons que les pressions faites sur le gouvernement vont l’obliger à s’en prendre aux racines du problème ».

Pédagogie et mise en alerte

Ces pressions se sont d’abord exprimées partout dans le pays sous formes de nombreuses manifestations de refus de la xénophobie, dont certaines organisées ou co-organisées par des partenaires du CCFD-Terre solidaire.

Ainsi ARESTA, (Agency for refugee education, skills training and advocacy) a rassemblé environ 2000 personnes pour défiler à travers Khayelitsha, le plus grand township de Cape Town. Le HCR, divers ONG et des chefs traditionnels se sont joints au cortège, distribuant sur leur passage les tracts pédagogiques d’ARESTA sur lesquels on lisait notamment : « Les réfugiés prennent-ils les boulots des Sud Africains ? Non beaucoup de réfugiées créent leurs propres jobs et emploient des Sud Africains dans leurs entreprises  ». La marche s’est achevée sur la signature d’un mémorandum remis au commandant du poste de police du quartier de Harare, un texte appelant les forces de police à « fournir protection aux demandeurs d’asile, réfugiés et migrants de Khayelitsha ainsi qu’à leurs propriétés ». Une manière d’interpeller une police connue pour sa passivité face aux agressions de personnes étrangères. A Johannesburg, ce sont entre 10 000 et 30 000 personnes selon les observateurs, qui ont répondu à l’appel d’une centaine d’associations pour manifester leur solidarité et leur colère. Les organisateurs, parmi lesquels le Forum de la Diaspora Africaine jouait un rôle de cheville ouvrière, entendaient mobiliser pour «  dénoncer les employeurs qui jouent un groupe de travailleurs contre l’autre afin de maximiser leur profit » et inviter à reconnaître « que ce n’est qu’en unissant les travailleurs et les communautés à l’intérieur et à au delà des frontières, que le défi de la pauvreté, des rémunérations et des conditions de vie pourra être relevé et gagné ».

Cette vague d’indignation retombera-t-elle comme un soufflet ? Pour les associations partenaires du CCFD-Terre Solidaire engagées auprès des migrants et pour la construction d’un dialogue intercommunautaire, la vigilance s’impose. Africa Unité, par exemple qui n’intervenait que dans la région du Cap s’apprête à étendre ses actions au Kwazulu Natal et à Johannesburg. ARESTA, experte dans la gestion d’un "système d’alerte précoce" des violences au sein des quartiers, va former divers organisations à ce principe de surveillance.

Bénédicte Fiquet

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