Nathalie Beghin (Latinddad) : Défendre la justice sociale dans la région la plus inégalitaire au monde

Publié le 25.03.2026

En Amérique latine, les inégalités sont massives et contribuent à aggraver la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Pourtant, des solutions existent et la société civile latinoaméricaine est là pour s’en saisir. Nathalie Beghin, co-directrice de l’organisation brésilienne Inesc et co-présidente de notre partenaire Latindadd, nous explique.

Nathalie Berghin l’annonce en préambule : en Amérique latine, les inégalités sociales explosent. Selon les Nations unies, les 10% les plus riches captent un tiers des revenus générés dans la région. Les 10% les plus pauvres ? Même pas 2%.

Pour la co-présidente du réseau latino-américain Latinddad qui regroupe 31 organisations de la société civile, si plusieurs causes expliquent ce phénomène, deux d’entre elles concourent à son accélération :

  • Un système fiscal fondé principalement sur la consommation, très peu sur les revenus : proportionnellement, les plus pauvres sont donc davantage prélevés que les plus riches. Sans même parler de l’évasion fiscale, forte dans la région.
  • Un service de la dette qui explose : les intérêts à rembourser augmentent, grignotant de plus en plus les budgets des Etats dédiés à la santé, à l’éducation ou encore à l’adaptation au changement climatique.

La situation critique des peuples en Amérique latine

Les inégalités en Amérique latine ne sont pas sans conséquences :

Or, les inégalités ne sont pas une fatalité. Elles sont le résultat de choix économiques et politiques.

Lutter contre l’évasion fiscale pour financer les politiques sociales

Près de 7% du PIB régional s’échappent des finances publiques à cause de l’évasion fiscale. Cela représente presque la moitié des dépenses sociales des pays latinoaméricains.

On nous dit qu’il n’y a pas d’argent, que c’est pour cela qu’il faut de l’austérité. Nous répondons : “C’est faux, l’argent est là, mais il est mal taxé”. C’est le résultat de rapports politiques particulièrement inégaux entre ceux qui ont beaucoup de ressources et ceux qui n’en ont pas, ceux qui ont beaucoup de pouvoir et ceux qui n’en ont pas.

Nathalie Berghin, co-présidente de Latinddad 

Le travail de Latinddad pour rebattre les cartes de la justice fiscale s’articule autour de 3 niveaux : national, régional et international. Au niveau régional, l’organisation présente dans 14 pays a obtenu une victoire importante en 2023 : la création d’une plateforme interétatique pour la coopération fiscale entre les pays d’Amérique latine. Mieux encore, cette plateforme s’est dotée d’un conseil de la société civile avec, à l’intérieur, 10 organisations dont Latinddad. Bien que son avis soit consultatif, ce conseil permet de faire entendre la voix des communautés les plus impactées par les inégalités.

L’espoir suscité par la Convention fiscale internationale

Au niveau international, une avancée a été récemment obtenue de haute lutte par les Etats du Sud poussés par la société civile. Latinddad et le CCFD-Terre Solidaire ont d’ailleurs participé des années durant à cette mobilisation qui a débouché sur le lancement d’une Convention fiscale internationale.

☞ Aller plus loin : Convention fiscale de l’ONU : réécrire les règles pour plus de justice fiscale

Jusqu’en 2027, cette convention est négociée par l’ensemble des pays du monde pour réécrire les règles de la fiscalité internationale. Un processus inédit après des décennies de gouvernance fiscale dominée par un petit groupe de pays riches au sein de l’OCDE.

“Avec la Convention, tout le monde gagne”

Nathalie insiste sur l’impact considérable que pourrait avoir cette convention pour les pays du Sud, mais aussi pour les pays du Nord :

Si on établit de nouvelles règles, les pays du Nord vont aussi gagner plus d’argent pour financer leurs politiques sociales et climatiques car leurs super riches et leurs multinationales ne paient pas les impôts qu’ils devraient payer. Avec la Convention, tout le monde gagne.

Actuellement, la France perd chaque année 33 milliards de dollars à cause de l’évasion fiscale.

Latinddad, tout comme le CCFD-Terre Solidaire, sont présents aux différentes étapes de négociation de la convention. Les deux partenaires défendent des positions qui ont été notamment construites au sein de l’Alliance globale pour la justice fiscale dont ils font partie.

☞ Lire aussi : Dans l’œil de… Ryad, aux négociations pour la justice fiscale à New York

Les missions de Latinddad sont variées puisque le réseau mène à la fois des actions de sensibilisation, de suivi des politiques publiques, de plaidoyer et de mobilisation. En plus de faire avancer la justice fiscale, Latinddad s’intéresse aux conséquences des dettes insoutenables des pays, un enjeu qui n’épargne pas l’Amérique latine.

Le problème de la dette en Amérique latine

Nathalie Beghin rappelle que la dette publique représente 74% du PIB de l’Amérique latine, tandis que le remboursement des intérêts s’élève aujourd’hui à 35% des dépenses des pays de la région.

Cela veut dire que c’est plus important de payer les créanciers, des créanciers aujourd’hui massivement privés, que de s’occuper de sa population. C’est d’autant plus dramatique que les pays du Sud paient des intérêts beaucoup plus élevés que les pays du Nord, car ils sont considérés comme moins solvables. Cela les place dans un cercle vicieux qui n’est pas soutenable !

Les montants des dettes et des intérêts sont si massifs qu’ils limitent fortement la capacité des Etats à financer leurs services publics et leur transition écologique. Les populations sont privées de politiques publiques qui auraient pu aider à résoudre les inégalités auxquelles elles font face.

☞ Pétition : Exigeons des solutions face à la crise de la dette des pays du Sud !

Si on avait un mécanisme comme la Convention fiscale internationale, on réussirait à négocier les dettes de façon beaucoup plus juste, dans un cadre juridique plus permanent, avec par exemple des clauses de suspension des dettes en cas d’événements graves, comme une catastrophe climatique.

Financer la justice sociale et la transition écologique n’a rien d’un vœu pieu. Les solutions sont là, sous nos yeux : une fiscalité juste, la fin des dettes insoutenables… Au Sud comme au Nord, à l’instar de Latinddad et du CCFD-Terre Solidaire, la société civile unit ses forces pour faire avancer la solidarité et faire reculer les inégalités.

Le partenariat au CCFD-Terre Solidaire : Le CCFD-Terre Solidaire soutient Latinddad quasiment depuis les débuts du réseau il y a 25 ans. Pour Nathalie Beghin : “C’est un soutien financier évidemment, mais c’est surtout un soutien politique car avoir le CCFD-Terre Solidaire à nos côtés nous donne du poids à nos revendications. Cette solidarité constante, ce partenariat depuis tant d’années est fondamental.” Comme pour Latinddad, le CCFD-Terre Solidaire accompagne 530 organisations partenaires locales, dans 69 pays. Avec ces acteurs locaux, et non à leur place, nous soutenons des projets de développement variés, autour de nos principaux combats Découvrir nos partenaires

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