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Femmes migrantes en Argentine : « Leur situation a empiré depuis la pandémie »

Publié le 31.07.2020

Alors que l’Argentine a été plutôt épargnée jusqu’ici par le Covid-19, Valeria Chiavetta, Responsable de la Fondation oecuménique de Cuyo (FEC), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, estime que la situation économique, sociale et administrative des migrants s’est aggravée. En particulier celles des femmes.

Femmes migrantes en Argentine : « Leur situation a empiré depuis la pandémie »

Quelle est la situation dans la province de Mendoza, où se trouve votre association ?

Valeria Chiavetta : Ici, la pandémie est plutôt bien contrôlée. Les consignes sont globalement respectées, sauf peut-être dans les quartiers défavorisés très peuplés et qui comptent beaucoup de travailleurs du secteur informel. Mais dans l’ensemble, la population a plutôt bien accepté les mesures de confinement. Sans doute aussi parce qu’elle bénéficie de mesures d’aides gouvernementales, comme le Revenu familial d’urgence (IFE), d’un montant mensuel de 128 euros, alors que le salaire mensuel minimum est 216 euros (voir encadré ci-dessous).

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Les migrants que vous accompagnez ont-ils bénéficié de cette allocation ?

Valeria Chiavetta : Selon une étude récente, 80 % des migrants ne perçoivent pas l’IFE ! Or à Mendoza, ces derniers représentent 4 à 5 % de la population. La majorité d’entre eux sont boliviens, péruviens, chiliens et vénézuéliens.

80 % des migrants ne perçoivent pas le Revenu familial d’urgence. A Mendoza, ils représentent 4 à 5 % de la population.

Les hommes travaillent surtout dans le secteur agricole et la construction civile, les femmes dans les usines agro-alimentaires ou comme employées domestiques.
Tous ces secteurs d’activité ont été gravement impactés par le covid-19 et les migrants ont vraiment besoin de cette aide gouvernementale. Mais pour en bénéficier, il faut prouver un minimum de deux ans de résidence en Argentine. C’est d’autant plus incompréhensible que le décret permettant la distribution de cette allocation précise qu’elle est destinée « aux personnes les plus vulnérables ayant été impactées par la crise économique liée à la pandémie ». Or, la vulnérabilité n’a rien à voir avec la permanence sur le territoire. Donc refuser de donner une allocation à des migrants est infondé.

Pourtant, en Argentine, une loi reconnaît la migration comme un droit humain et oblige l’État à régulariser les migrants ?

Valeria Chiavetta : Oui, mais pour cause de pandémie, les bureaux de migrations sont fermés. Du coup, les demandes de régularisation ou de renouvellement de permanence ne sont pas instruites.

Les migrants qui avaient déjà enregistré leur demande ont bénéficié d’un délai de 60 jours supplémentaires pour rester sur le territoire. Mais pour les autres, il n’est pas possible de déposer un dossier de régularisation.

Tout cela démontre que la thématique des migrants, qui devrait pourtant être transversale aux décisions prises par le gouvernement à propos de la pandémie, n’est pas réellement prise en compte.

La FEC essaie d’apporter à distance une assistance légale, sociale et administrative pour qu’ils puissent quand-même avoir accès à l’IFE. Mais les documents à fournir ne sont pas faciles à récupérer. Cela prend du temps, sans compter que beaucoup de personnes, notamment des femmes, sont analphabètes et requièrent une aide particulière.

Les femmes migrantes se retrouvent dans le cadre d’ateliers sur les techniques de tissage et de filage. Elles suivent aussi une formation politique sur le thème du genre dispensée par FEC. © CCFD-Terre Solidaire

Vous développez depuis plusieurs années un programme d’accompagnement des femmes migrantes dans la province de Mendoza. Comment vivent-elles cette pandémie ?

Valeria Chiavetta : Nous suivons deux groupes, comptant chacun 20 femmes migrantes, situés à Belgrano, un quartier périphérique de la ville, et à Ugarteche, un territoire rural à 60 kilomètres au Sud. Elles se retrouvent dans le cadre d’ateliers d’échanges de savoirs sur les techniques de tissage et de filage.

Les violences conjugales sont en net regain.

Elles suivent aussi une formation politique sur le thème du genre. Nous travaillons par ailleurs sur un espace baptisé « femmes migrantes pour l’action politique », composé de représentantes de collectifs de migrantes à qui nous dispensons des formations politiques pour une action directe.

La situation économique de ces femmes migrantes a empiré depuis le début de la pandémie. Notamment pour les employées journalières dans les usines de conditionnement de tomates et d’abricots qui ne sont plus embauchées, et pour celles qui travaillent sur les marchés, fermés depuis le 20 mars.

À cela, il faut rajouter un surplus de travail à la maison avec les enfants, dont il est difficile de suivre la scolarité, et les tâches ménagères… Sans compter les violences conjugales, en net regain. Et la situation, notamment économique, est encore plus inquiétante pour les mères seules.

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Comment les migrantes s’en sortent-elles ?

Valeria Chiavetta : Il y a beaucoup de solidarité entre elles. De notre côté, à la FEC, nous avons procédé à des distributions de nourriture et de produits de nettoyage, en négociant avec le gouvernement de la province une autorisation exceptionnelle de circuler pendant deux jours.

Nous essayons aussi de faciliter les échanges via Whatsapp entre les femmes, ce qui leur permet notamment de montrer les différents ouvrages de tissage qu’elles ont réalisé. C’est important pour rompre l’isolement.

Dans les semaines à venir, nous allons les aider à se procurer de la laine pour qu’elles puissent travailler et réaliser des vêtements, par exemple pour leur famille, avant l’arrivée de l’hiver (en juillet/août).

Propos recueillis par Jean-Claude Gerez

La dette ou le peuple

Malgré une augmentation inquiétante du nombre de cas ces derniers jours, l’Argentine ne comptait au 20 juin « que » 39 570 personnes infectées et 980 morts pour 48 millions d’habitants. Dès le 20 mars, le pays a pris des mesures drastiques en fermant ses frontières et en imposant un confinement très strict. Élu fin octobre 2019, le président Alberto Fernandez, a souvent répété que « la priorité est de préserver avant tout la vie des Argentins ».

Assumant les conséquences sociales de sa décision, il a garanti les pensions, retraites et allocations familiales, créé un revenu familial d’urgence (IFE) bénéficiant à 8 millions de personnes, et soutenu les entreprises et les salariés à travers un programme d’aide spécifique.

Les prix des denrées de première nécessité ont été gelés, et les coupures d’électricité, de gaz et d’eau interdites. L’opinion internationale a salué la démarche et les messages de soutien ont afflué, notamment ceux de 138 économistes, dont plusieurs prix Nobel.

Mais la situation économique est catastrophique. Le pays est endetté à hauteur de 323 milliards de dollars, soit 90 % de son PIB. Cette dette a été contractée par le prédécesseur d’Alberto Fernandez, Mauricio Macri, auprès du Fonds monétaire international (FMI), du Club de Paris, de banques et de consortiums privés internationaux.

Le 22 mai 2020, le gouvernement argentin n’a pas remboursé la somme de 503 millions de dollars attendus par les créanciers et le pays s’est déclaré en cessation de paiement, donc dans l’impossibilité de rembourser la dette au FMI.

La situation économique est telle que la pauvreté pourrait passer, fin 2020, de 35 % à 45 % de la population.

L’État argentin a demandé un moratoire des échéances entre 2020 et 2022, déclarant que « payer la dette aujourd’hui signifie cesser de répondre à une série de besoins de notre peuple ». Les négociations sont en cours.

J.C.G

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