Dossier : Haïti, les raisons de la colère et le sursaut de la société civile

Depuis près septembre 2019, Haïti vit un mouvement de contestation sans précédent. Ces journées insurrectionnelles se sont soldées par de nombreux affrontements, une violente répression policière et une radicalisation de l’opposition politique. La crise n’est que très peu relayée dans les médias, et la communauté internationale se distingue par son silence.
Pourtant la société civile se rassemble d’une manière inédite. Sa mobilisation est aussi un signe d’espoir pour espérer sortir des maux qui gangrènent l’état haïtien.

Dossier
Haïti, les raisons de la colère et le sursaut de la société civile
Dans ce dossier

Au-delà du caractère chronique des crises politiques et sociales en Haïti, il faut souligner le caractère unique des événements en cours.

La crise est à la fois :
- institutionnelle : l’état haïtien est en faillite,
-  politique  : les élites politiques ont perdu leur légitimité, les manifestants déoncent la corruption généralisée
- économique et sociale  : la pauvreté, l’insécurité et les inégalités sont au cœur de la colère populaire.

60%

de la population survit avec moins de deux dollars par jour

40%

des Haïtiens sont en condition d’insécurité alimentaire.

Pey Lock : le pays est bloqué

Au point de départ de ce cycle de contestation, on retrouve la tentative avortée du gouvernement haïtien d’augmenter le prix des carburants à la pompe par le retrait de la subvention sous l’injonction du FMI en juillet 2018.

Dès ces premières journées de contestation, la « vie chère » est dénoncée en Haïti. Depuis février 2018, les mobilisations se sont massifiées et aucune sortie de crise n’est plus aujourd’hui envisageable sans le départ du président Jovenel Moise.

Les écoles, les universités, les administrations et la plupart des entreprises n’ont pas rouvert depuis septembre. Les services de collecte des déchets ne fonctionnent plus dans les grandes villes.

L’Etat est aujourd’hui inopérant, effondré, aucun service public ne fonctionne.

L’Etat haïtien en faillite

- L’ inflation est à plus de 20%. La monnaie nationale, la gourde haïtienne, a perdu plus d’un tiers de sa valeur par rapport au dollar en moins d’un an dans un pays qui dépend en grande partie des importations.

- La population fait face à une pénurie de combustible, de biens alimentaires, de médicaments, d’eau, d’énergie aggravée dans ce contexte actuel de blocage du pays.

- L’émigration est massive malgré la fermeture des frontières, à la recherche de meilleures opportunités économiques.

La violence s’accroit en Haïti

L’insécurité s’est généralisée et ce nouveau cycle de violence implique à la fois des gangs armés, des forces de police et des personnalités proches du pouvoir.

C’est ainsi que deux massacres, à ce jour impunis, ont eu lieu dans des quartiers populaires de la capitale, à la Saline et Bel-Air, causant respectivement la mort de 71 et 15 personnes.

De nombreuses bandes armées, bien souvent de mèche avec le parti politique au pouvoir, se battent pour le contrôle des territoires et terrorisent la population.

Ces gangs, qui participent du trafic de drogues et d’armes, ont profité du chaos créé par le peyi lók pour rançonner et piller. Depuis septembre, l’ONU a décompté 42 morts, dont 19 imputables aux forces de l’ordre, dans le cadre des manifestations, et 86 blessés.

PetroCaribe, le scandale de corruption au cœur de la crise

La cause immédiate de la crise actuelle est la combinaison d’une hausse des prix des carburants et de la révélation d’un scandale de corruption majeur, PetroCaribe.

Le scandale PetroCaribe : PetroCaribe était un accord de coopération solidaire impulsé par le Venezuela au milieu des années 2000.
Il prévoyait l’importation du pétrole par Haïti et d’autres pays des Caraïbes à des conditions de paiement aménagées, permettant aux bénéficiaires de dégager des ressources pour des investissements sociaux.
Les projets de développement censés être réalisés avec les ressources émanant de ce dispositif n’ont pas été menés à bien.
La dilapidation de ces fonds a eu lieu en grande partie sous le gouvernement de Michel Martelly, le mentor du président actuel, Jovenel Moïse.
La publication par la Cour des Comptes d’un rapport sur le dossier Pétrocaribe a démontré un détournement massif, systémique et orchestré des fonds entre 2008 et 2018.
Ce scandale a donné naissance au mouvement des Petrochallengers qui réclament un procès contre les responsables de la dilapidation de ces fonds.

L’Etat capté par une élite qui l’a mis à son service

Gangréné par la corruption, l’Etat agit en véritable prédateur contre sa population. Tous les deniers publics sont accaparés par la classe politique, en pleine connivence avec l’élite économique du pays.

Ce sentiment d’impunité exaspère la population haïtienne déjà indignée des liens de complicité entre les autorités politiques et les groupes mafieux du pays.

Un gouvernement délégitimé

18%

C’est le taux de participation avec lequel a été élu le président Jovenel

Elu avec seulement 18% de participation (quelques 500 000 voix sur une population de plus de 6 millions de personnes en âge de voter) à l’issue d’un processus électoral chaotique, le président Jovenel n’a jamais joui d’une grande légitimité.

Ses promesses électorales n’ayant jamais été suivies d’actes, la population a nourri une rancune contre son gouvernement associé aux multiples scandales de corruption.

La colère contre la communauté internationale

Ce désaveu des élites s’accompagne aussi d’un ressentiment contre la communauté internationale  : le sentiment général est celui d’une dépendance par rapport à l’aide internationale – en déclin - et qui n’aurait fait que nourrir la corruption d’un Etat incapable de subvenir aux besoins de sa population.

En outre, l’avenir d’Haïti reste jusqu’à ce jour à la merci de la communauté internationale.
Le gouvernement ne bénéficie que du rare appui du Core Groupe constitué des États-Unis, du Canada, du Brésil, de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Union européenne, de l’ONU et de l’OEA.

Les réponses à court terme proposées par le gouvernement haïtien entretiennent les problèmes structurels

Pour compenser le coût élevé de la vie, la proposition du gouvernement repose sur la baisse des taxes d’importation des produits alimentaires, notamment du riz . Cette politique renforce encore la dépendance haïtienne aux biens importés, en provenance essentiellement des États-Unis.

Elle fragilise aussi la petite paysannerie haïtienne soumise à une concurrence déloyale et à un dumping favorisés par les élites économiques qui tiennent le contrôle des entrées et sorties des marchandises du pays.

Comment faire table rase du système actuel ?

C’est dans ce contexte qu’un discours de changement de système a émergé. Ce discours prend racine dans l’exclusion systématique des masses paysannes et des quartiers populaires par les élites du pays.

Ce discours s’est exprimé sur les réseaux sociaux, dans les manifestations et sit-in organisés sur la voie publique, dans les propositions de sortie de crise.

Parier sur le renouveau de la société civile

C’est un élément frappant de cette crise : le soulèvement d’une jeunesse, révoltée contre un système inique créateur de frustrations.

L’émergence de nouveaux acteurs de la société civile avec un rôle croissant des réseaux sociaux dans les mobilisations populaires a considérablement renouvelé les modes d’actions collectives en Haïti.

Cette jeunesse urbaine et connectée, sans illusion d’un avenir meilleur et confrontée aux contradictions d’un système reproducteur d’une élite prédatrice, s’est mobilisée autour de demandes fortes : fondation d’une société plus juste, plus égalitaire, avec de meilleures conditions de vie pour l’ensemble de la population.

Retrouvez l’interview de Jules Giradet, chargé de mission Haïti au CCFD-Terre Solidaire sur Vatican News : Les jeunes veulent sortir de l’image d’un pays maudit

La crise aura eu le mérite de décloisonner la réflexion et le travail entre différents acteurs de la société civile. Que ce soit le secteur privé, les églises, les syndicats, les associations paysannes, les organisations de femmes, de défense des droits humains, tous se mobilisent.

L’union d’acteurs divers et pluriels de la société haïtienne qui s’unissent pour discuter du vivre-ensemble et de l’avenir du pays est un élément nouveau. La prise en compte de la société civile haïtienne, qui se mobilise d’une manière inédite est une condition et une chance pour espérer sortir de la crise.

Jules Girardet, chargé de mission Caraïbes

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