Numéro 290 novembre - décembre 2015

 

Pérou : La mine empoisonne la vie des paysans andins

Classé parmi les principaux pays producteurs mondiaux d’argent, de cuivre et de zinc, le Pérou n’hésite pas à bafouer les droits des populations et à détruire l’environnement pour faciliter les investissements des multinationales dans le sud-andin. Quitte à employer la force pour imposer de nouveaux projets miniers.

Gabi Noñucca Ccapa Alccamari tient une poignée de cheveux dans ses mains. Atteinte d’un cancer des intestins, cette femme de soixante-deux ans a du mal à réprimer ses larmes où se mêlent colère et désespoir. « Lorsque la mine de cuivre de Tintaya s’est installée dans la région en 1985, on nous avait promis une vie meilleure et du travail pour nos enfants, explique-t-elle.

À cette époque, nous étions pauvres mais heureux. Nous avions des vaches, des moutons et des alpagas, et une eau pure courait en abondance au milieu des pâturages. » Trente ans plus tard, le « miracle économique » annoncé a viré au cauchemar dans les environs de Yauri, une bourgade située dans la province andine d’Espinar, au sud du Pérou. « Aujourd’hui, notre vie n’est que malheur et désolation, poursuit Margarita.

Les jeunes sont partis à la ville pour travailler et la plupart des vieux sont gravement malades ou déjà morts. Nos bêtes meurent elles aussi ou bien donnent naissance à des petits atteints de malformations à cause de l’eau des rivières contaminées que nous buvons également. »

La plupart des vieux sont gravement malades ou déjà morts. Nos bêtes meurent elles aussi ou bien donnent naissance à des petits atteints de malformations à cause de l’eau des rivières contaminées.

Bienvenue au Pérou, l’un des plus importants producteurs mondiaux d’argent, de cuivre, d’or et de zinc. Secteur clé de l’économie péruvienne, l’activité minière représente environ 15 % du PIB et près de 60 % des exportations du pays. À lui tout seul, ce secteur concentre 20 % des investissements et génère un quart des recettes fiscales. Autant dire une manne précieuse pour un pays qui affiche un taux de croissance annuel moyen de près de 6 % depuis dix ans et une diminution sensible du taux de pauvreté, passé de 58,7 % en 2004, à 23,9 % en 2013 (source : Banque mondiale).

Pourtant, derrière ces chiffres flatteurs se cache une réalité moins reluisante. Initié dans les années 1990 par le gouvernement du dictateur Fujimori, ce modèle exportateur de matières premières – épuisables et dépendantes des cours internationaux – ne s’est guère embarrassé de considérations sur l’environnement. Et encore moins de la nécessité de consulter les populations. Vingt-cinq ans plus tard, la donne n’a pas changé au Pérou.

« La politique pour favoriser les investissements dans le secteur minier s’est poursuivie et intensifiée, explique Jose de Echave, économiste, ancien vice-ministre de l’Environnement et chercheur au sein de CooperAcción, une ONG partenaire du CCFD-Terre Solidaire, qui accompagne les communautés dans les zones d’extraction minière. Mais cette expansion considérable de l’exploitation minière est allée de pair avec un accroissement et une intensification des conflits sociaux. »

D’après l’Observatoire des conflits miniers en Amérique latine (Ocmal), le Pérou est d’ailleurs, avec le Mexique et le Chili, l’un des pays du continent les plus affectés par les conflits socio-environnementaux liés à l’extraction minière. « En juin 2015, précise Jose de Echave, nous avons recensé soixante-seize conflits liés à l’activité minière dans le pays. Il s’agit de conflits d’opposition à un projet d’extraction ou de conflits de coexistence avec une mine déjà en activité. »

Dix-sept métaux différents dans le sang

La mine à ciel ouvert de Tintaya, située dans la province d’Espinar, rentre dans cette seconde catégorie. Exploité à partir de 1985, ce gisement de cuivre, d’argent et d’or a changé plusieurs fois de mains avant d’être détenu, à partir de fin 2012, par Glencore-Xstrata, un groupe anglo-suisse, poids lourd mondial du secteur. Tintaya a alors été étendue à un site voisin, baptisé « Antapaccay », dont la durée d’exploitation prévue est de vingt ans. « Depuis le début de l’exploitation de Tintaya, il y a eu des conflits récurrents pour exiger de la part des exploitants le respect des droits des populations locales et de l’environnement », rappelle Marco Zeisser, animateur, au sein de Cooper- Acción, du programme Droits collectifs et activités extractives.

Dans le cas d’Antapaccay, outre les promesses non tenues concernant la création d’emplois pour les locaux ou la consultation des populations pour l’extension du site, les principaux griefs des habitants de cette région essentiellement rurale portent sur la baisse du niveau des cours d’eau et leur contamination progressive. À l’image de la rivière Ccañipia, qui borde la ville de Yauri.

« La mine se situe à dix kilomètres en amont de ce cours d’eau, explique Leopoldo Zambrano, représentant de CooperAcción pour la province d’Espinar, en désignant un filet d’eau saumâtre, étouffé par des algues. Il sert notamment aux besoins domestiques de plusieurs dizaines de familles et à abreuver le bétail. Mais depuis deux ans, le niveau a baissé car la mine puise beaucoup d’eau pour son activité. Des prélèvements réalisés par l’État ont aussi révélé la présence de mercure, de plomb et d’arsenic à des taux très élevés. »

Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre dans la communauté voisine de Alto Huancané.

« Ici, on a toujours vécu de la culture de la patate, du quinoa et d’élevage, explique Rafaël Taquima Cuti, le président de la communauté. Mais en quelques années, le cheptel et la production ont baissé d’au moins 80 %. »

Pire, des prélèvements sanguins et d’urine effectués en 2012 sur 180 personnes par le Centre national de la santé (Censopas) ont révélé la présence de... dix-sept métaux différents dans le sang !

« Des cas comme celui-ci sont nombreux, déplore Leopoldo Zambrano. Mais malgré les multiples plaintes des habitants, l’entreprise nie ses responsabilités, assure que ses opérations sont conformes à la loi et parle même de contamination naturelle ! »

L’état trop proche des compagnies minières

Lors de ses visites dans les communautés voisines de la mine, Leopoldo s’efforce de récolter et regrouper les dossiers médicaux des malades ou des défunts pour démontrer la responsabilité de l’activité minière.

« Mais l’essentiel de notre mission consiste à informer les paysans sur leurs droits face aux entreprises et l’État. Nous aidons également les élus locaux et les leaders des communautés à comprendre et évaluer les risques d’un projet minier ou d’une extension, ou encore à formuler des demandes pour des investissements dans des infra structures. »

Un accompagnement d’autant plus important que « l’État est souvent perçu comme un acteur favorable à l’investissement privé », souligne Jose de Echave. Un État qui ignore les requêtes et plaintes des populations, mais capable d’utiliser la répression violente en cas de manifestations.

Dernier exemple ? À Las Bambas dans la région d’Apurimac, à soixante-dix kilomètres au sud du Machu Picchu, à plus de 4 000 mètres d’altitude. Ce site, dont le début d’exploitation est prévu au premier trimestre 2016, devrait produire 400 000 tonnes de cuivre par an et devenir la plus grande mine du Pérou. « Le projet initial d’exploitation, conçu par Glencore, était basé sur la construction d’un “mineroduc” destiné à transporter le minerai et à le traiter dans une autre région, explique Henry Vasquez, le responsable de Cooper Acción dans la région. Mais le consortium australochinois Minerals and Metals Group Limited (MMG Limited) qui a racheté la concession en 2013 a changé la donne. »

Avec l’aval du gouvernement, la MMG a décidé de traiter le minerai sur place, au grand dam des populations qui craignent une pollution du Rio Chalhuahuacho, crucial pour l’activité agricole. Autre point noir, « une route devrait amener le passage quotidien de 125 camions. Mais aucune étude d’impact n’a été organisée ». Outrés de ne pas avoir été consultés, des milliers de paysans ont donc manifesté le 29 septembre 2015, à La Bambas. Bilan ? Quatre morts, quinze blessés graves et l’état d’urgence décrété par le président Hollanta Humala.

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Augustina
Le mari d’Augustina, père de cinq enfants, a été tué le 29 septembre 2015 lors des manifestations de Las Bambas qui ont fait quatre morts.

Beto Chahuayllo Huillca, trente-sept ans, de la communauté paysanne de Cangota, à quelques kilomètres de Chalhuahuacho, fait partie des victimes. « Mon mari était un homme honnête et travailleur, assure Augustina, sa veuve et mère de cinq enfants. S’il a manifesté, c’est à cause de la pollution. Nous avons tous peur de ne plus pouvoir vivre de la terre. » « Au départ, personne ne voulait vraiment de la mine de Las Bambas, rappelle de son côté Henry Vasquez. Mais les élus locaux ont prétendu que cela apporterait le développement et ont fini par convaincre la population. Sauf que lorsque l’entreprise a modifié ses plans en 2013, une bonne partie de ces élus ont fui leurs responsabilités, laissant les leaders des communautés paysannes se débrouiller seuls face à l’entreprise et l’État. »

Le responsable local de CooperAcción menacé

Le responsable local de CooperAcción, la seule organisation sociale présente sur place, a alors multiplié les réunions d’information pour aider les communautés à s’organiser et faire valoir leurs droits. De quoi s’attirer critiques, menaces et même les attaques en règle dans la presse nationale, après les heurts de Las Bambas.

Malgré le climat pesant qui règne toujours sur place, Henry Vasquez poursuit sa mission. « L’un des risques pour les populations est d’être dépendantes de l’activité minière, dit-il. Il faut aussi préparer l’avenir car l’exploitation d’un site dure vingt ou trente ans. » D’où le travail effectué dans différentes communautés paysannes par cet ingénieur agronome de formation, afin de développer l’artisanat local mais surtout les cultures maraîchères.

Comme à Chuliupata, village verdoyant situé à près de 4 000 mètres d’altitude. Une vingtaine de familles y cultivent oignons, salades et autres carottes bio sur des petites parcelles protégées par des murs de pierres et intelligemment irriguées. « Nous consommons une partie de la production et troquons le reste sur les marchés des alentours, explique Nilda, trente-sept ans. Grâce à cela, notre vie s’est largement améliorée et nos enfants sont en bonne santé. » « Au-delà de l’aspect économique, ces cultures sont aussi un moyen d’occuper le territoire face à l’avancée de la mine », souligne Henry Vasquez. En espérant que les communautés paysannes ne souffriront pas trop des risques de pollution.

De notre envoyé spécial, Jean-Claude Gerez

Article mis en ligne le 4 février 2016

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