Publié le 29 août 2016

Brésil : l’agriculture au service de l’éducation populaire

Acteur historique de l’Éducation Populaire au Brésil, le Centre d’Action Communautaire – partenaire du CCFD-Terre Solidaire – se sert de l’agriculture familiale, rurale et urbaine, comme d’un outil de réflexion aux enjeux de la sécurité alimentaire.

Le Centre d’Action Communautaire (CEDAC) a été créé en 1979 par des personnes liées à la jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), de retour d’exil dû à la dictature (1964-1984). « A l’époque, l’objectif était de lutter pour la défense des droits des êtres humains et pour la démocratie, explique Rosa Alvarenga, la Présidente du CEDAC. Concrètement, nous avons, dès le début, formé des membres des mouvements sociaux pour qu’ils puissent mettre sur pied des actions destinées à promouvoir le développement et la citoyenneté à l’aide de processus participatifs d’éducation populaire. »

A l’époque, les organisations syndicales étaient déjà bien organisées. Mais les responsables du CEDAC ont vite diagnostiqué la nécessité d’un vrai travail de fond pour développer des thématiques d’économie solidaire et de développement local. Et c’est en allant sur le terrain, au contact notamment des petits agriculteurs, que le CEDAC a développé de nombreux projets locaux. « Depuis une quinzaine d’années, nous accompagnons des projets d’agriculture familiale en milieu rural et urbain, dans l’état de Rio de Janeiro, précise Rosa Alvarenga. Avec, toujours en ligne de mire, les enjeux nationaux de sécurité alimentaire (voir encadré ci-dessous). »

Réfléchir sur la sécurité alimentaire

L’un des meilleurs exemples est celui de Sao Joao de Miriti, une petite ville située à une heure de route de Rio de Janeiro. « Depuis 2010, nous travaillons sur un programme intitulé « Quintais Verdes », littéralement « arrière-cour vertes », précise Rosa Alvarenga. L’idée est de motiver les populations locales à développer des cultures maraîchères dans l’arrière cour des maisons. Au-delà des conseils de suivi assurés par des agronomes du CEDAC, le défi est de faire en sorte que les gens se regroupent pour mutualiser leurs efforts et leur production avec de créer des circuits de distribution locaux, qui peuvent également prendre la forme de troc. »

Mais l’essentiel est ailleurs. « Car accompagner ces petites cultures, les conseiller sur l’intérêt de jardins suspendus ou sur les méfaits des produits phytosanitaires, est avant tout un excellent moyen de parler de thématiques plus larges comme la sécurité alimentaire et l’importance d’une alimentation saine », insiste Rosa Alvarenga. Renforcer l’articulation de ces groupes d’agriculteurs urbains, faciliter les contacts avec agriculteurs ruraux, travailler sur une politique de prix qui soit à la fois juste et compétitive face à la concurrence avec le système classique… Autant de thèmes qui sont abordés par le CEDAC, au niveau local.

Contradictions politiques

Autre axe de travail, la sensibilisation de la jeunesse à ces thèmes. « Elle se fait le plus souvent par le biais de membres de la jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) qui vont à la rencontre d’autres jeunes », précise la responsable du CEDAC. Ainsi, l’an dernier, un groupe de ces militants de la JOC ont installé un stand au sein de l’université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) afin de sensibiliser les étudiants sur l’importance d’une alimentation saine et sur l’intérêt de soutenir une agriculture familiale respectueuse de l’environnement. Une tâche loin d’être facile dans un Brésil qui cultive les paradoxes.

« En 2010, après de nombreuses luttes et d’un travail acharné de militantisme, nous avons réussi à faire intégrer le droit à une alimentation adéquate et saine dans la Constitution, souligne ainsi Rosa Alvarenga. Le problème c’est que l’état de Rio de Janeiro n’a pas de plan structuré pour une garantir la sécurité alimentaire ». La raison ? « Les compétences existent, mais les groupes politiques à la tête de l’État n’ont aucun intérêt à développer les politiques publiques, pourtant indispensables. »

Du local au régional

D’après les responsables du CEDAC, la situation ne risque pas de s’améliorer. La faute aux récents changements à la tête de l’État, en particulier l’"Impeachment" de la présidente Dilma Rousseff, qui se sont traduits, notamment, par la suppression du Ministère du Développement Agraire, chargé de soutenir l’agriculture familiale. Une raison de plus pour le partenaire du CCFD-Terre Solidaire de travailler au niveau régional et de s’investir encore davantage dans le Programme Mercosur Social et Solidaire [1], dont la prochaine réunion va justement se tenir en novembre à Rio de Janeiro.

« Nous allons naturellement nous mobiliser pour cette réunion régionale et en profiter pour montrer le travail réalisé dans la région », indique Rosa Alvarenga. Le programme proposé par le partenaire local est encore en phase de construction, mais il sera sans doute question d’agriculture urbaine. Avec, pourquoi pas, une petite visite de terrain aux petits cultivateurs de Sao Joao de Miriti. L’occasion de montrer une nouvelle fois que le travail effectué localement peut aider au niveau régional. Et l’inverse.

Entre souveraineté et insécurité alimentaire

Il y a deux manières d’évoquer les thèmes de la souveraineté et de la sécurité alimentaires au Brésil. D’un côté, il existe des résultats très positifs en matière de lutte contre la pauvreté et de la faim à l’échelle nationale. En à peine une décennie, entre 2003 et 2013, 28 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, notamment grâce au programme « Faim Zéro », lancé par le président Luiz Ignacio Lula da Silva. D’après l’ONU, le pays a ainsi réduit la malnutrition infantile de 61 % et la pauvreté rurale de 15 %, principalement en favorisant l’agriculture locale et la consommation de produits locaux.

En parallèle, le géant sud-américain est devenu le premier exportateur mondial de soja, de viande bovine et de volailles. Cet "agro-business" remplit certes les caisses de l’État en devises, mais il facilite aussi la concentration des terres et menace les petits agriculteurs, qui représentent pourtant 70 % du marché alimentaire national. Au risque, avec la crise économique qui touche le pays, de voir augmenter le risque d’insécurité alimentaire déjà existant.

Car d’après l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE), en 2013, 52 millions de personnes [2] étaient dans une « situation de restriction alimentaire » ou, pour le moins, « seraient préoccupées par la possibilité d’être confrontées à une telle situation », à cause d’un manque de ressources financières. L’IBGE assure également que si la faim touche « une proportion beaucoup moins importante de Brésiliens par rapport à 2003, elle concerne encore 3,2 % de la population. »

Jean-Claude Gérez

[1Plateforme d’organisations de la société civile regroupant 16 organisations sociales d’Argentine, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay

[2Sur 200 millions de Brésiliens

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