Covid-19 : nos témoins d’une terre solidaire

En Colombie, les femmes se transmettent le virus de la solidarité

Publié le 09.06.2020 Mis à jour le 11.06.2020

Si le Covid-19 a jusqu’ici fait peu de victimes en Colombie, la population subit déjà ses effets socio-économiques. En particulier les femmes qui affichent pourtant, à la ville comme à la campagne, résistance et solidarité.

En Colombie, les femmes se transmettent le virus de la solidarité

C’est comme une pandémie dans la pandémie. Depuis le début de la crise sanitaire en Colombie, des tâches rouges ont fait leur apparition puis se sont largement répandues dans les quartiers populaires des principales villes du pays.

« Je ne sais pas ce que je crains le plus : la faim ou le virus »

« Comme beaucoup de familles du quartier, j’ai accroché un chiffon rouge à ma fenêtre pour exprimer ma détresse et interpeller le gouvernement sur le fait que je n’ai même pas de quoi me nourrir, explique Maria Virgelina Bustamante, 63 ans, qui habite un quartier pauvre de la banlieue de Medellin, la capitale du département d’Antioquia, au nord-ouest du pays. Avant l’apparition du coronavirus, je gagnais déjà difficilement ma vie en fabricant du pain que je vendais dans la rue, à des restaurants de quartiers ou des associations. Mais là, je suis très inquiète. Je ne sais pas ce que je crains le plus : la faim ou le virus ».

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La Colombie vit depuis le 25 mars un confinement général strict et obligatoire. Une heure maximum de sortie par jour, un jour sur deux. Les mesures contraignantes, dont le respect est assuré par quelques 60 000 policiers et militaires, ont donné jusqu’ici des résultats sanitaires plutôt probants : 43 682 personnes contaminées et « seulement » 1 433 au 10 juin 2020, pour une population de 48 millions d’habitants.

Mais ces mesures ont également des effets négatifs sur le plan économique, notamment pour les populations les plus modestes. « Dans un pays où 6 personnes sur 10 travaillent dans le secteur informel, l’impossibilité de sortir chaque jour pour aller travailler a des conséquences dramatiques, explique Patricia Lulli, directrice de Vamos Mujer, une association féministe, partenaire du CCFD-Terre Solidaire. C’est encore plus vrai pour les femmes vivant en zone urbaine, qui constituent une large part de ces emplois informels ».

Plus facile à la campagne

Ce constat s’appuie notamment sur une enquête téléphonique menée par Vamos Mujer en avril. « Nous avons interrogé 350 femmes vivant à Medellin et dans 15 autres municipalités d’Antioquia, y compris dans les zones rurales », détaille Patricia Lulli. L’initiative permet de maintenir le lien avec des femmes leaders communautaires et de renforcer des réseaux de solidarité. Elle a abouti à plusieurs constats récurrents. « Outre la situation économique précaire liée au travail informel, les femmes se sont dit affectées psychologiquement par l’absence de vie sociale, a noté la responsable. Beaucoup évoquent aussi une surcharge de travail domestique ».

« La possibilité de se nourrir d’aliments produits à proximité de la maison permet d’affronter la crise dignement »

Pour les femmes rurales, le constat est un peu moins inquiétant. « La possibilité de se nourrir d’aliments produits à proximité de la maison leur permet d’affronter la crise dignement. Ces femmes, dont la plupart sont membres de réseaux agro-écologiques, appellent d’ailleurs à semer davantage et à renforcer les pratiques de troc de semences et des liens de solidarité ».

Clara Ines Tavares Acevedo, fait partie de ces femmes-là. Cette agricultrice de 53 ans cultive avec son époux un lopin de terre dans le village de Bolivar, à 200 kilomètres au nord de Medellin. « Avec la fermeture pendant la pandémie du marché d’Anorí, la ville la plus proche, nous ne pouvons plus vendre nos produits, explique cette femme de 53 ans qui possède également une quinzaine de ruches. Mais au moins, nous avons de quoi nous nourrir et faisons de la vente et du troc entre voisins ».

La situation est plus inquiétante pour l’éducation des enfants. « Comme les établissements scolaires sont fermés, les cours sont censés être donnés à distance, via internet. Sauf qu’ici il n’y pas de connexion, donc ils prennent du retard ».

Pour Ligia Castañeda Palacio, qui possède une ferme à la sortie d’Anorí, c’est différent. « Nous n’avons pas de voisins pour vendre nos produits ou faire du troc. Économiquement c’est dur, d’autant que mon mari, journalier dans des grandes fermes ou sur des exploitations minières, n’a plus d’activité ». De quoi tendre aussi les relations à la maison.

Ligia Castañeda Palacio à Anorí n’a pas de voisins pour vendre ses produits ou faire du troc. « Économiquement c’est dur, d’autant que mon mari, journalier dans des grandes fermes ou sur des exploitations minières, n’a plus d’activité » © Jean-Claude Gerez / CCFD-Terre Solidaire

Fatiguées mais solidaires

« Depuis le début du confinement, nous enregistrons trois fois plus de témoignages de violences domestiques dans la région, assure Julie Mercela Galiano Garcia, la présidente de l’Association municipale des femmes d’Anorí (Ammuan), qui travaille avec Vamos Mujer. Alors même qu’Antioquia est déjà le département le plus impacté du pays – après la capitale, Bogota – en termes de violences domestiques, avec 1 927 cas sur les 15 440 recensés dans le pays en 2019 ».

Depuis le début du confinement, trois fois plus de témoignages de violences domestiques sont enregistrés dans la région

Les femmes indigènes aussi subissent ce type de violences. Mais pas seulement. « La paralysie générale due à la pandémie rend encore plus agressifs les groupes paramilitaires, souligne Ana Teresa Vergara Casama issue du peuple Embera Dobida, au nord du département. Mais le pire, c’est lorsque nous sortons de nos communautés pour la récolte des avocats, précise la conseillère de l’Organisation Indigène d’Antioquia (OIA), partenaire du CCFD-Terre Solidaire. Non seulement nous sommes détroussées, mais beaucoup de femmes sont victimes de viols ».

« Avec le confinement, de nombreuses femmes se retrouvent aujourd’hui dans des situations d’urgence car tout manque, appuie Patricia Lulli. Et ce ne sont pas les quelques mesures d’aides financières et les actions humanitaires pour la fourniture de denrées, initiées aux niveaux national et local, qui changent la donne ».

D’où l’importance de conserver le lien, même virtuel. « Que ce soit à travers les réseaux sociaux ou l’organisation de visioconférences, sentir le soutien d’autres femmes donne de la force », se réjouit la directrice de Vamos Mujer, pour qui ces outils de communication resteront utiles après la pandémie. « C’est un vecteur de solidarité et c’est cette solidarité qui permettra aux femmes, après cette crise sanitaire, de continuer à construire une société où elles ont toute leur place ».

Par Jean Claude Gerez

Et aussi, dans notre dossier spécial Covid-19 : nos témoins d’une terre solidaire :

- Pérou, Amazonie : la crise du Covid-19 creuse les inégalités
- RDC/Nord-Kivu : face à la crise, les femmes paysannes en première ligne

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